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01/10/2012 à 11:07
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L'ancien patron d'Elf arrive au tribunal de Lomé, le 17 septembre. L'ancien patron d'Elf arrive au tribunal de Lomé, le 17 septembre. © Jean Claude Abalo

C'est l'histoire d'un milliardaire émirati, d'un ancien ministre togolais et d'un pétrolier français reconverti dans le conseil. C'est l'histoire d'une arnaque tellement grosse qu'on se dit que personne n'y croira. C'est l'histoire d'un scandale à 48 millions de dollars, qui, le 15 septembre, a ramené Loïk Le Floch-Prigent derrière les barreaux, à Lomé. Enquête.

Le 14 septembre, le vol Abidjan-Paris est parti sans lui, et Loïk Le Floch-Prigent a eu du mal à comprendre ce qui lui arrivait. Jusqu'au bout, l'ancien patron d'Elf (1989-1993) a cru que tout rentrerait dans l'ordre. Que les policiers conduits par Touré Lanzéni, le patron de la sécurité de l'aéroport Félix-Houphouët-Boigny, lui rendraient son passeport en le priant d'accepter leurs plates excuses. Mais non. Aux alentours de 22 heures, ce fol espoir s'est envolé avec le vol AF 703.

Visé par un mandat d'arrêt international signé par le juge togolais Matake Kelouwani et transmis à Interpol, Le Floch-Prigent est d'abord retenu dans un bureau de la police de l'air abidjanaise, où il passe la nuit. Le visage mangé par une barbe blanche, le regard fatigué, l'ancien grand patron paraît surpris, selon un témoin. Comment ne pas l'être quand rien ne prédit la chute ? Celui qui, à 69 ans, était devenu consultant international venait de passer une dizaine de jours à Abidjan. Et il n'est pas homme à raser les murs ! Alors que la presse annonçait depuis plusieurs semaines qu'un juge de Lomé voulait sa tête, Le Floch-Prigent, dont l'influence, les réseaux et la supposée capacité de nuisance inspiraient encore crainte et respect en Afrique francophone, ne s'est pas inquiété. Il s'est livré à une séance de dédicaces de son roman policier Granit rosse, paru il y a quelques semaines aux éditions Coop Breizh. Entre deux rendez-vous avec des journalistes ou des politiques, dont le ministre des Mines, Adama Toungara, il a accordé une interview à Radio Nostalgie, propriété de la première dame Dominique Ouattara. On l'a entendu dire que cette affaire (une escroquerie internationale à 48 millions de dollars au détriment d'un homme d'affaires émirati, Abbas al-Youssef) ne le concernait en rien. Qu'aucun mandat d'arrêt ne lui avait été signifié à ce jour. Le Floch-Prigent paraissait sûr de lui et n'envisageait pas un instant que la plainte d'Abbas al-Youssef, qui l'accuse de complicité d'escroquerie, puisse conduire à son arrestation. Il ne pensait pas finir par partager le sort de l'homme d'affaires togolais Bertin Agba, arrêté en mars 2011, ni celui de Pascal Bodjona, l'ancien ministre togolais de l'Administration territoriale, autrefois proche du président Faure Gnassingbé, mais limogé puis arrêté le 1er septembre.

Fortune

C'est le chef de l'État ivoirien, tout juste rentré d'Abuja (Nigeria), où il était en visite de travail, qui, le 14 au soir, a donné son feu vert à l'interpellation de Le Floch-Prigent. Quelques minutes plus tôt, Alassane Ouattara s'était entretenu par téléphone avec Faure Gnassingbé, et son sort avait été vite scellé. Dès le lendemain, les Ivoiriens le livrent à des policiers togolais, présents à Abidjan dans le cadre d'une réunion sur la coopération policière dans la sous-région. Lomé affrète un vol spécial, qui le ramène au Togo, où il est gardé dans les locaux de la gendarmerie et présenté à un juge.

Arrêté à Abidjan, il est aussitôt extradé vers le Togo. Et peine à comprendre ce qui lui arrive.

Devant le magistrat, il conteste les accusations portées contre lui. Al-Youssef, le patron de la société d'investissement Pilatus Energy, dit pourtant avoir été victime d'une escroquerie « à la nigériane ». Il affirme avoir été approché, en mars 2008 à Dubaï, par un homme et une femme qui se sont présentés comme le fils et la veuve de Robert Gueï. Ils lui auraient soutiré 48 millions de dollars (environ 36,5 millions d'euros), en lui faisant croire qu'ils détenaient la fortune du défunt président ivoirien, estimée à 275 millions de dollars et bloquée sur un compte au Togo. Tout cela, assure l'Émirati dans sa plainte, n'aurait pas été possible sans la complicité de Pascal Bodjona et surtout de Loïk Le Floch-Prigent : « C'est lui qui m'a attiré dans cette affaire. »

Le milliardaire émirati Abbas Al-Youssef, à Lomé, le 2 septembre/ Jean Claude Abalo

Depuis sa libération en 2004, le Français a été embauché comme conseiller d'Al-Youssef, avec une rémunération mensuelle de 20 000 euros. Il dispose de bureaux sur l'avenue des Champs-Élysées, à Paris, d'un logement à Dubaï, où il a installé une partie de sa famille, et voyage beaucoup - toujours en classe affaires. Il met ses réseaux au service de son bienfaiteur. En 2006, ses entrées au sein du pouvoir congolais permettent à Pilatus Energy d'obtenir le permis Ngoki, dans la cuvette du fleuve Congo. Mais Al-Youssef et Le Floch-Prigent se brouillent, et ce dernier est débarqué. Il ne renonce pas à la juteuse concession pétrolière pour autant : le début du forage prend du retard, et Le Floch-Prigent en profite pour créer sa propre société, baptisée... Pilatus Group. L'homonymie fait craindre un coup tordu à son ancien employeur, qui saisit la justice pour protéger son permis d'exploitation pétrolière.

Extorqué

Au Togo, Al-Youssef décide de porter plainte en mars 2011 contre Bertin Agba, figure principale du réseau d'aigrefins qui lui aurait extorqué des millions. Le Floch est aussi dans le viseur. L'argent de Gueï, bien évidemment, n'a jamais existé. Contacté par Jeune Afrique, Rufin Gueï, fils du général ivoirien tué dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002 lors d'une tentative de coup d'État, a rencontré Le Floch-Prigent à Paris courant 2010. « Il avait sollicité un rendez-vous au cours duquel il m'a demandé d'identifier la photo d'une femme (une Ivoiro-Guinéenne, NDLR) censée être la veuve de mon père. Je lui ai dit que je ne la connaissais pas. » Elle s'était d'ailleurs présentée sous le nom de Mounira Awa, alors même que Rose Doudou Gueï, l'épouse de l'ancien chef de l'État, a été tuée elle aussi le 19 septembre 2002.

Quelques mois plus tard, le fils Gueï, qui veut laver l'honneur de sa famille, finit par rencontrer l'homme d'affaires émirati. « Pendant notre entretien, j'ai su que Le Floch-Prigent ne lui avait pas retransmis fidèlement ce que je lui avais dit », conclut-il, refusant de s'expliquer davantage.

L'Émirati, lui, compte bien récupérer son argent. Début septembre à Lomé, une conciliation est tentée. Al-Youssef, Agba et Bodjona se rencontrent pendant trois jours. L'homme d'affaires togolais propose de rembourser 5 millions de dollars. Refus de l'intéressé, qui exige le double pour retirer sa plainte. Les négociations échouent.

Bonne étoile

Retour donc à la case prison pour Le Floch-Prigent. Depuis sa première condamnation à cinq ans de détention en 2003 pour abus de biens sociaux dans l'affaire Elf, sa vie est une succession de hauts et de bas. Ces dernières années, il a souvent été au fond du trou, avec vingt-huit mises en examen en France et plusieurs séjours en prison. La Légion d'honneur lui a été retirée. Naguère proche du Parti socialiste, il n'y est plus en odeur de sainteté. À droite, il n'est pas non plus considéré comme fréquentable. Dans un article du Monde daté du 10 janvier 2006, il raconte comment, un jour, dans un restaurant parisien, l'ancien Premier ministre Édouard Balladur demande à changer de table pour l'éviter.

Mais ce Breton têtu, indécrottable optimiste alors même qu'il lutte depuis 2006 contre un cancer du pancréas, n'a jamais renoncé. Après avoir un moment conseillé la présidence tchadienne en matière pétrolière, il a refait surface au Gabon et surtout au Congo, où il est réapparu à la tête de Pilatus Group, dans la région de Boundji. Ainsi est Le Floch-Prigent : il croit en sa bonne étoile et, pour rebondir, mise sur son carnet d'adresses et sur la pérennité du pétrole.

Le 14 septembre au soir, peu de temps avant son arrestation, l'ancien « client » favori de la redoutable Eva Joly téléphonait à Jeune Afrique depuis l'aéroport d'Abidjan pour se plaindre d'un article récent consacré à l'affaire Abbas al-Youssef (voir J.A. no 2696) : « Il faut que l'on se voie. J'ai des révélations à faire qui démontrent que je ne suis pour rien dans cette salade. » Rendez-vous avait donc été pris pour le mardi suivant à 9 heures. Si révélations il y a, c'est devant la justice togolaise que Loïk Le Floch-Prigent va devoir les faire.

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