Dauphin putatif du président Ben Ali, dont il a épousé la fille, l'homme d'affaires coulait des jours tranquilles à Doha. Adieu narguilés et farniente : le Qatar ne veut plus de Sakhr el-Materi, cet hôte encombrant.
Éloignement temporaire ou expulsion définitive ? Les dirigeants qataris ne semblent pas s'accorder sur la procédure utilisée à l'encontre de Sakhr el-Materi, gendre de l'ancien président Zine el-Abidine Ben Ali, réfugié à Doha depuis la révolution tunisienne. Le ministère qatari des Affaires étrangères parle d'une décision d'éloignement prise par Hamad Ibn Khalifa Al Thani, l'émir du Qatar. Hassan al-Ghanem, le ministre de la Justice, déclare tout ignorer de cette mesure.
Renforçant cette impression de flou, Ali Ibn Ftis, le procureur général, affirme que son pays « a appliqué les dispositions juridiques nécessaires après avoir reçu, le 9 septembre, une demande d'extradition émanant de Tunis ».
Ce qui est certain, en revanche, c'est que Materi était devenu un hôte encombrant. Tenir à distance celui qui fut le dauphin de Ben Ali permet de préserver les nouveaux intérêts qataris en Tunisie et d'esquiver une extradition problématique alors que Moncef Marzouki, le président tunisien, participait au Forum arabe pour la restitution des avoirs spoliés, le 11 septembre, à Doha.
Champagne
À 31 ans, Sakhr el-Materi a souvent fait la une des journaux. Après son mariage en 2004 avec Nesrine, quatrième fille de Ben Ali - et la première de Leïla -, il connaît une ascension fulgurante. Entré dans les bonnes grâces de son influente belle-mère, ce fils d'une grande famille bourgeoise, qui ne possédait qu'un petit diplôme de gestion, devient un tycoon en l'espace de quelques mois. Rien ne lui résiste. Il fonde le groupe Princess Holding, finance ses projets en ayant largement recours aux banques, et bâtit sa fortune sur un délit d'initié lié à la privatisation de la Banque du Sud. Il rachète le distributeur automobile Ennakl, exploite des projets touristiques et agricoles, lance Radio Zitouna, la première radio islamique, en 2007 avant de faire main basse deux ans plus tard sur Dar Assabah, le premier groupe de presse privé du pays.
Entre-temps, Materi s'est construit une image. Il noue des relations avec les islamistes en exil tout en soignant ses relations au Moyen-Orient, affiche sa piété malgré son goût pour les séjours à Saint-Tropez et les fêtes où le champagne coule à flots.
Rentier
Leïla Ben Ali le prépare, dit-on, à prendre la relève de son époux. Sakhr entre en politique, devient député sans perdre son appétit pour les affaires. Son ultime exploit : le rachat, principalement financé par les banques, de la moitié des parts qu'Orascom détenait dans Tunisiana, le premier opérateur de téléphonie du pays. S'il s'autorise quelques extravagances, comme élever des fauves dans sa maison de Hammamet, il demeure prudent et fait en sorte que ses deux enfants naissent au Canada. Après sa fuite, le 14 janvier 2011, son empire, dont le chiffre d'affaires s'élevait à 200 millions de dollars, est passé sous le contrôle de l'État, qui cherche des repreneurs. Mais Materi est à l'abri du besoin : il a rapatrié des fonds importants au Qatar, ce qui lui a permis d'obtenir, en avril 2011, le statut de résident permanent. Sous bonne garde, il occupe un étage du Four Seasons à Doha, mène une vie de rentier, se délassant en fumant des narguilés à l'hôtel La Cigale. Parfois, des Tunisiens le prennent à partie. « Monsieur Gendre » fait alors profil bas. Il est sous le coup d'un mandat d'arrêt international, condamné à quinze ans de réclusion par contumace et fait l'objet d'autres poursuites judiciaires. Depuis le 10 septembre, on ne sait où il est passé : il se serait réfugié au Canada ou aux Émirats arabes unis. À Tunis, on voit dans cette affaire une ultime mascarade...

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