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21/09/2012 à 15:39
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Ce qu'il reste du consulat américain, le 13 septembre, deux jours apès l'attaque. Ce qu'il reste du consulat américain, le 13 septembre, deux jours apès l'attaque. © AFP

Comment la diffusion d'un navet sur internet peut-elle provoquer l'attaque du consulat américain de Benghazi et embraser le monde arabo-musulman ? Un 11 septembre, onze ans après les attentats de 2001... Faut-il y voir le signe de la résurgence de l'organisation jihadiste ?

Il aura suffi de treize petites minutes pour mettre le monde arabo-musulman au bord d'un abîme de fureur et de destruction. Précisément 13 min 51 s d'une vidéo, diffusée sur YouTube, présentant un extrait de film. Ou plutôt, un navet, insultant et vulgaire, doublé en arabe. Son titre ? « L'Innocence des musulmans ». La succession des événements est désormais connue. Après la diffusion de cet extrait, des appels ont été lancés pour manifester devant l'ambassade des États-Unis au Caire, le 11 septembre, puis devant le consulat américain de Benghazi, en Libye. Une sorte de réédition de la crise planétaire qu'avait suscitée, en 2005-2006, l'affaire des caricatures du prophète Mohammed.

Des rassemblements, parfois très violents, ont eu lieu de Nouakchott à Dacca, en passant par Tripoli (Liban), Khartoum et Londres. À Tunis (le 14 septembre), plusieurs centaines de manifestants ont pris d'assaut l'ambassade américaine, incendiant deux bâtiments et hissant le drapeau noir des islamistes radicaux. Manifestations antioccidentales pour les uns, colère spontanée pour les autres. C'est oublier un peu vite qu'il n'y a pas d'action de masse sans mobilisation, sans commanditaire et sans organisation. La mort de Christopher Stevens (à gauche sur la photo ci-contre), l'ambassadeur américain en Libye, est un événement aux répercussions aussi dramatiques que la crise des otages à Téhéran, en 1979. Sans doute un coup d'éclat pour Al-Qaïda, qui n'est toujours pas morte...

Que s'est-il passé exactement à Benghazi ?

La manifestation organisée le 11 septembre en fin d'après-midi devant le consulat américain de Benghazi devait être pacifique. Mais la situation dégénère rapidement avec l'afflux de milices salafistes. Des tirs en l'air lancés de l'intérieur du consulat éveillent la colère de la foule. « L'armée libyenne a dû affronter un groupe lourdement armé, à l'extérieur de la représentation diplomatique », explique Abdel-Moneim el-Hurr, porte-parole du Conseil suprême de sécurité, avant d'ajouter que les gardiens américains présents à l'intérieur du bâtiment « ont tiré sur la milice alors qu'elle essayait d'y pénétrer ». Une roquette a été lancée contre le consulat, lequel a été envahi par les manifestants aux alentours de 22 heures avant d'être pillé et incendié. Deux diplomates américains sont décédés à ce moment : Sean Smith, tué par balles, et l'ambassadeur Christopher Stevens, mort asphyxié.

Les forces de sécurité libyennes sont parvenues à évacuer 37 Américains et à les transférer dans une villa du club équestre de Benghazi, à 2 km de là. Un endroit tenu secret et censé constituer un refuge sûr, le temps que des renforts arrivent : une unité des Opérations spéciales libyenne et un groupe de huit soldats américains, venus, eux, de Tripoli.

Quand ils sont enfin arrivés à la villa, ils se sont heurtés à des tirs de mortiers. « Cette attaque était planifiée. La précision avec laquelle nous avons été visés est bien la preuve que nos assaillants n'étaient pas de simples révolutionnaires », a affirmé le capitaine Mansour el-Obeidi, commandant en chef de l'unité des Opérations spéciales, à l'agence Reuters. Ces affrontements, très violents, ont fait deux morts parmi les soldats américains, et plusieurs blessés, américains et libyens.

Ce n'est qu'à l'aube, après l'arrivée de milices progouvernementales et de véhicules supplémentaires, que le convoi a pris la route pour l'aéroport de Benghazi, où un avion attendait les Américains afin de les évacuer à Tripoli. Selon Wanis el-Charif, vice-ministre de l'Intérieur, la présence des rescapés au club équestre aurait été communiquée aux assaillants par des éléments infiltrés au sein de ses forces de sécurité.

Ambassades : en ligne de mire depuis quarante ans

Le 11, 13 et 14 septembre, le consulat des États-Unis à Benghazi (Libye), l'ambassade américaine de Sanaa (Yémen) et l'ambassade américaine de Tunis (Tunisie) ont subi un violent assaut. Mais ce n'est pas la première fois qu'une mission diplomatique américaine est prise pour cible.

31 janvier 1968 Saïgon, Vietnam

Une vingtaine de soldats Viêt-Cong s'attaquent à l'ambassade des États-Unis. Les forces américaines les font reculer au bout de six heures de siège.

4 novembre 1979 Téhéran, Iran

Après un appel de l'ayatollah Khomeiny, des milliers de manifestants encerclent la représentation américaine. Des étudiants envahissent le bâtiment, prenant en otages une partie des employés. Durant plus d'un an, 52 d'entre eux seront gardés prisonniers.

21 novembre 1979 Islamabad, Pakistan

L'ambassade est incendiée par une foule de manifestants. Un soldat de l'US Marine est tué.

18 avril 1983 Beyrouth, Liban

Un kamikaze se fait exploser aux abords de la représentation diplomatique. L'attentat coûte la vie à 63 personnes, dont 17 Américains.

Quel rôle a joué Al-Qaïda ?

Un 11 septembre... Onze ans, jour pour jour, après les spectaculaires attentats de New York et Washington. La date n'est pas fortuite. En reconnaissant, la veille, la mort d'Abou Yahya el-Libi, le numéro deux d'Al-Qaïda, Ayman el-Zawahiri, son chef, adressait aux Libyens - et, au-delà, à la Oumma - un appel direct à la vengeance : « Son sang versé vous incite à lutter et à tuer les Croisés », avait lancé le successeur de Ben Laden.

De fait, l'attaque à la roquette accrédite l'idée d'une opération exécutée par des professionnels. « Les détails restent flous, mais la signature d'Al-Qaïda ne fait aucun doute », a confié Mike Rogers, président (républicain) de la Commission du renseignement au Congrès, juste après avoir été briefé par les services de sécurité américains. Mais l'implication d'Al-Qaïda « commandement central » n'est pas prouvée, parce qu'elle a récemment été très affaiblie. Prise de court par le Printemps arabe, l'organisation est à genoux depuis la mort d'Oussama Ben Laden, en mai 2011. Pourtant, l'hydre résiste et ses têtes repoussent, au Yémen ou au Pakistan. L'activisme de plusieurs « franchises » d'Al-Qaïda, au Sahel et au Moyen-Orient, l'atteste. Tout comme la détérioration de la situation sécuritaire dans l'est de la Libye, depuis quelques mois.

Pour Geoff Porter, directeur de North Africa Risk Consulting, les risques de voir Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) s'implanter en Libye sont cependant ténus. « On verra plus probablement émerger de nouveaux groupes salafistes », explique l'analyste. En réalité, la plupart évoluent déjà dans la mouvance Al-Qaïda, qu'ils fassent directement allégeance à l'organisation, ou qu'ils en partagent seulement l'idéologie. « D'autres salafistes ont déjà pris la place du Groupe islamique combattant libyen (GICL) depuis sa dissolution, confirme Noman Benotman, un jihadiste repenti, qui dirige la Quilliam Foundation, un think-tank spécialisé dans la lutte antiterroriste. On y trouve des admirateurs d'Ayman el-Zawahiri, même s'ils ne prennent pas directement leurs ordres auprès de lui. »

Parmi les documents retrouvés dans la maison d'Oussama Ben Laden à Abbottabad (Pakistan) après son exécution figuraient des lettres dans lesquelles le chef d'Al-Qaïda fustigeait l'indiscipline des franchises et s'inquiétait de voir l'image de son organisation en pâtir. Pourtant, à la même époque, les services de renseignements occidentaux se sont alarmés de la multiplicité des contacts entre différents mouvements jihadistes et de leurs connexions (entre le Sahel et le Nigeria, entre pays du Maghreb, avec les insurgés syriens...).

Qui sont les salafistes libyens ?

Présentée comme une terre de jihadistes par la propagande Kadhafiste, la Cyrénaïque - région dont Benghazi est la capitale - a vu prospérer des groupes militants radicaux, dont le célèbre GICL. Sous l'égide de Seif el-Islam Kadhafi, une partie de ses chefs avait renoncé à la violence, et le groupe s'est alors dissous. Certains ont rejoint la rébellion et tentent aujourd'hui de faire carrière en politique, à l'instar d'Abdelhakim Belhadj, ex-émir du GICL et fondateur du parti El Watan (« la Nation »). Mais plusieurs milices salafistes sont accusées de profiter du vide sécuritaire pour imposer par la force leurs convictions religieuses au reste du pays. Ces groupes exigent une application rigoriste des préceptes du Coran.

Chef de file de ce mouvement, Ansar el-Charia est soupçonné d'être l'instigateur de l'attaque du 11 septembre contre le consulat américain de Benghazi. Dans un communiqué publié le 14 septembre sur sa page Facebook, la milice a nié toute responsabilité. Composé d'anciens rebelles qui ont combattu les forces loyalistes de Kadhafi, le groupe avait déjà été accusé, fin août, de la destruction d'un mausolée soufi à Tripoli. Ansar el-Charia avait démenti toute implication, approuvant néanmoins la démolition.

Autre suspect : la brigade du Cheikh Omar Abdel Rahman, du nom du terroriste condamné à la prison à perpétuité pour une tentative d'attentat contre le World Trade Center en 1993. Cette milice s'est fait connaître publiquement en revendiquant une attaque au lance-roquette qui a pris pour cible les bureaux de la Croix-Rouge à Benghazi, le 22 mai. Le 6 juin, cette même milice a perpétré un attentat contre le consulat américain de Benghazi, en représailles à la mort d'Abou Yahya el-Libi. Le groupuscule avait laissé des tracts sur place, dans lesquels il menaçait les intérêts américains. « Les éléments de langage de ce groupe et ses cibles attestent de ses influences jihadistes. Le calendrier des attaques démontre qu'il suivait de très près les activités des missions diplomatiques dans le pays », avertissait Noman Benotman le 13 juin. Les autorités avaient cependant choisi de minimiser la capacité d'action de la milice. À tort.

___

Youssef Aït Akdim et Tony Gamal Gabriel

Hier l'URSS, aujourd'hui les États-Unis...

On vous avait prévenus ! Telle est, en substance, la réaction de Moscou après la mort de Christopher Stevens, l'ambassadeur des États-Unis en Libye. Le ministère russe des Affaires étrangères a certes fait savoir qu'il « condamne fermement les attaques contre les missions diplomatiques et leur personnel », des « actes terroristes injustifiables ». Mais, pour de nombreux analystes proches du Kremlin, l'assaut lancé contre le consulat de Benghazi n'est guère surprenant : à trop jouer avec le feu, les Américains allaient inévitablement finir par se brûler.

Les Russes voient d'un très mauvais oeil le soutien que les États-Unis ont apporté au Printemps arabe. Sans doute sont-ils hantés par leurs propres souvenirs. « Lorsque vous tentez d'imposer votre modèle aux autres, comme l'Union soviétique le fit en son temps, vous obtenez le résultat inverse », confie Fiodor Loukianov, rédacteur en chef de la revue Russia in Global Affairs, au Herald Tribune. Le quotidien américain cite également Evgueni Satanovski, président de l'Institut pour le Moyen-Orient, à Moscou, pour qui les Américains sont les Soviétiques du XXIe siècle. « Vous essayez d'exporter la démocratie comme nous avons essayé d'exporter le communisme. Ils [les Arabes] les détestent l'une et l'autre. Vous commencez à en payer le prix. »

Ces convictions, et les leçons que Moscou tire de l'intervention de l'Otan en Libye - un désastre, à l'en croire -, expliquent le soutien indéfectible de Vladimir Poutine à Bachar al-Assad. Le 6 septembre, dans une interview à la chaîne Russia Today, le président russe a réitéré sa volonté de ne pas intervenir en Syrie. « Pourquoi devrions-nous revoir notre position ? » s'est-il interrogé, en reprochant aux puissances occidentales de se ranger du côté des extrémistes islamistes pour obtenir la chute du régime de Damas. « Aujourd'hui, les Occidentaux utilisent des combattants d'Al-Qaïda ou d'autres jihadistes pour atteindre leurs objectifs en Syrie. Cette politique est dangereuse et irresponsable. » T.G.G.

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