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16/09/2012 à 11:10
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Pour l'artiste, la création contemporaine est une liberté. Pour l'artiste, la création contemporaine est une liberté. © J.A

Il a été un acteur contrarié avant de devenir un danseur accompli. Chorégraphe reconnu, ce Tunisien s'interroge aujourd'hui sur l'avenir démocratique de son pays après la révolution.

Radhouane el-Meddeb cultive les contradictions. Pendant longtemps, l'ancien acteur de théâtre s'est rêvé danseur, mais s'est interdit d'y penser. Ou plutôt, il n'a pas osé franchir le pas. La raison ? Une ligne trop généreuse pour les canons des ballets académiques. Sorti major de l'Institut supérieur d'art dramatique de Tunis et consacré « jeune espoir du théâtre tunisien » en 1996, il a fait des débuts remarqués auprès des grands noms de la scène nationale comme Fadhel Jaïbi, Mohamed Driss ou Taoufik Jebali. Quelques tentatives du côté du cinéma avec Férid Boughedir l'ont dissuadé de persévérer dans cette voie. Trop peu de liberté pour cet esthète tenaillé par l'envie d'« interpréter les mots par le corps ».

La même année, la compagnie du Théâtre national de Toulouse lui propose un rôle. Lui qui n'a jamais rêvé de partir se retrouve en France, à 26 ans. Il ne le sait pas encore, mais c'est ici qu'il se réalisera pleinement. Les projets s'enchaînent, une carrière se dessine, il demeure un jeune homme mal dans sa peau. À l'étroit dans un corps trop large pour les autres et un métier qui l'étouffe, il sombre dans une profonde dépression. La religion, qu'il ne pratique pas même s'il est croyant, le sauve : l'islam interdit le suicide. « Au fond, je voulais une nouvelle vie pour renaître différemment, avec un autre corps », explique-t-il aujourd'hui.

À 35 ans, il finit par comprendre qu'il lui faut réaliser son rêve : il crée son premier solo, Pour en finir avec moi. « Je devais tuer ce que j'ai trimballé avec moi au théâtre, précise-t-il calmement. La danse m'a sauvé. Elle me rend de plus en plus vivant. Elle est la liberté. Avec la création contemporaine, on se débarrasse de toute contrainte, des dogmes, même de ceux de la danse. Le corps des interprètes peut être fin, gros, petit, grand... Peu importe. »

Regrets

Radhouane el-Meddeb aime travailler sur la marche. Dans ce premier solo, il déambule, s'arrête, observe, puis repart. Lors de sa performance Tunis, le 14 janvier 2011, réalisée le 4 juillet dernier dans le cadre du festival Montpellier Danse, il traverse de long en large le public, une foule rassemblée pour dire à Ben Ali : « Dégage ! » Des enceintes crachent les slogans des hommes et des femmes qui ont renversé le dictateur. Tel un zombie, Radhouane el-Meddeb se joint à ces anonymes qui se sont révoltés. Le regard absent, triste, d'abord. Puis, dans une grande théâtralisation, le visage sourit avant d'atteindre une certaine béatitude. Le fantôme revient à la vie. Une manière pour le chorégraphe de participer à cette révolution qui lui a échappé. Celui-ci n'a pas de mots assez durs pour se le reprocher. « Je n'ai pas pu être là, rédige-t-il. Je n'ai pas hurlé... pas eu peur... Je ne me suis pas révolté. J'ai été absent... loin... Devant la télé... avec mon ordinateur sur les genoux et mon portable à la main. Cette absence... démange... marque... fait mal... Je ne m'en remettrai jamais... »

La gorge nouée, il explique avoir pris conscience à ce moment-là que sa terre natale était devenue son « second pays ». Pendant toutes ces années où il s'est réalisé comme Tunisien en France, il s'est fait étranger chez lui. On le lui reproche parfois. « C'est très douloureux », confie-t-il, des sanglots dans la voix. Une sensibilité à fleur de peau qu'il ne cherche ni à maîtriser ni à dissimuler. Géné­reux, sans faux-semblants, il se livre pleinement, s'offre à qui sait l'écouter, à qui partage avec lui une heure de création (dans Je danse et je vous en donne à bouffer, il va jusqu'à préparer un couscous pour ses spectateurs). Il a même animé des ateliers dans les quartiers difficiles de la banlieue parisienne entre 2008 et 2009.

Défense des femmes

Malgré tout, l'exilé multiplie les allers-retours entre Paris et Tunis, où il se ressource, retrouve les siens et assiste à l'édification, non sans douleur, d'une nouvelle Tunisie. « On est en démocratie aujourd'hui, mais celle-ci est couverte du drap noir de la religion. Une seconde révolution sera nécessaire pour un retour à une société laïque, prédit-il. Les salafistes, c'est comme un abcès que l'on crève et tout le pus qui en sort. Il faudra du temps pour que la plaie se résorbe. Mais elle se résorbera. »

Dans un tel contexte, il importe de défendre le statut de la femme. Radhouane el-Meddeb a choisi de rendre hommage « aux héroïnes, à nos mères, à nos soeurs » dans sa dernière création, présentée à Montpellier le 1er juillet. Sous leurs pieds, le paradis renvoie à une sourate du Coran selon laquelle « le paradis est sous les pieds des mères ». Et comme le chorégraphe et interprète choie les paradoxes, en rendant hommage aux mères, il tient à affirmer que la féminité ne se résume pas à la maternité et que les femmes ne sont pas que des mères... On ne saurait lui donner tort.

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