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11/09/2012 à 16:01
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Différents groupes d'ultras de l'Espérance de Tunis, dans le virage sud du stade d'El-Menzah. Différents groupes d'ultras de l'Espérance de Tunis, dans le virage sud du stade d'El-Menzah. © Nicolas Fauqué/WWW.IMAGESDETUNISIE.COM

Tarissement des sources de financement, réorganisation hâtive des directions, violence dans les stades... Pris dans le tourbillon de l'après-14 Janvier, le monde du ballon rond tunisien fait grise mine. À quelques exceptions près.

Depuis la chute de l'ancien président Zine el-Abidine Ben Ali en janvier 2011, la Tunisie oscille entre accalmies et poussées de fièvre. L'économie du pays reste fragile, le taux de chômage élevé, les touristes commencent - timidement - à revenir sur les plages de Djerba ou de Hammamet, et les salafistes les plus convaincus ne ratent jamais l'occasion d'étaler leur goût immodéré pour l'agitation - violente de préférence.

Pris dans ce tourbillon que personne n'avait vu venir, le football tunisien n'en a pas encore totalement digéré les effets. Le championnat 2010-2011 avait été interrompu entre janvier et avril, essentiellement pour des raisons de sécurité. « Pendant plusieurs mois, la situation était très tendue, se souvient l'entraîneur français Patrick Liewig, alors à la tête du Stade tunisien. Dans beaucoup de clubs, les salaires n'étaient plus versés, et les joueurs faisaient grève. Et comme ils n'avaient plus les moyens de se payer de l'essence, ce n'était pas toujours évident pour eux de venir aux entraînements. Aujourd'hui, nombre de clubs connaissent encore des difficultés financières. »

Depuis le passage au professionnalisme, en 1995, et jusqu'à la chute de Ben Ali, l'État aidait modestement le football, préférant demander aux entreprises publiques de participer au financement des clubs. « Certaines d'entre elles y étaient parfois forcées », rappelle Mehdi Miled, président de la section football du Club africain. « Le système était assez bien rodé, ajoute Elyes Ghariani, vice-président de l'Espérance sportive de Tunis et chargé du marketing et du sponsoring. Le gouverneur de la région passait un petit coup de fil à la plus grande société du coin et demandait que celle-ci, déjà sponsor de tel ou tel club, accorde une petite rallonge financière. On ne leur laissait pas vraiment le choix, surtout pour les formations les plus modestes. »

Crise oblige

Les recettes de l'ancien régime, moralement discutables mais économiquement favorables aux clubs, se sont raréfiées depuis la révolution. « Aujourd'hui, un budget, c'est 10 % de ressources stables et 90 % d'aléatoires. Je me souviens qu'en 2009, quand nous avons été champions de Tunisie, nous avions touché 150 000 euros de droits télé sur un budget total de 4,5 millions d'euros. La part la plus importante provenait des recettes aux guichets, des abonnements - environ 2 millions d'euros - et du sponsoring, explique Mehdi Miled. Aujourd'hui, les droits télé restent faibles. À cause de la crise, le ministère des Sports, c'est-à-dire l'État, ne peut pas donner grand-chose, et les sponsors, qui ne sont plus encouragés à mettre de l'argent dans le football, sont beaucoup plus réticents à s'engager, d'autant qu'ils subissent aussi les effets de la crise. Nous touchons environ 50 000 euros de Promosport, la société de paris sportifs. On mise aussi sur l'argent que nous pouvons récupérer lors des transferts, mais c'est aléatoire. »

Le club des quatre

Questions à Sami Trabelsi, sélectionneur national : "J'encourage les joueurs à s'expatrier"

Jeune Afrique : La sélection nationale obtient des résultats prometteurs, et les clubs restent très performants sur la scène continentale. Le football tunisien a plutôt bien géré les derniers bouleversements...

Sami Trabelsi : Cela prouve qu'il a des bases assez solides. Un effort de formation a débuté il y a cinq ou six ans, avec de nouvelles méthodes de travail. Les clubs professionnels disposent de leurs propres centres, et les académies privées se sont développées. Quelques jeunes talents en sortent - pas assez selon moi -, et, parallèlement, il y a toute une génération de jeunes entraîneurs, comme Maher Kanzari [à Bizerte, NDLR] ou Nabil Kouki [à Sfax], qui font du bon travail.

Huit des vingt-deux joueurs retenus pour affronter l'Iran le 15 août évoluent en Tunisie...

Oui, mais la progression du football tunisien passe par l'exil de nos joueurs en Europe. Notre championnat est d'un niveau moyen. J'encourage nos footballeurs à franchir un cap. Parallèlement, la direction technique nationale a mis en place une cellule de détection, afin de dénicher en Europe des joueurs d'origine tunisienne. Nous avons déjà attiré Ben Hatira, né en Allemagne, ou Saihi, né en France. On vise Saphir Taïder, qui joue à Bologne [Italie], ou Wahbi Khazri [Bastia, France]. On discute avec eux. La sélection est attractive, car elle a des résultats, des objectifs, et elle est bien organisée.

Quand vous voyez Youssef Msakni (Espérance de Tunis) partir au Qatar, estimez-vous qu'il a fait le bon choix ?

Les championnats du Golfe ne sont pas si faibles qu'on le dit. Celui du Qatar est sans doute meilleur que le nôtre. J'aurais préféré qu'il aille en Europe. S'il travaille bien au Qatar, cela peut représenter un bon tremplin pour lui. Et avec le salaire qu'il va toucher et le montant du transfert, l'opération avait de fortes chances de se faire.

Propos recueillis par Alexis Billebault

Mais, avec l'obligation faite aux clubs de jouer à huis clos pour des raisons de sécurité (seuls ceux qui sont engagés dans les compétitions continentales peuvent accueillir des spectateurs), l'argent généré par les ventes de billets n'entre plus. « Avec la révolution, les clubs ont été obligés de se réorganiser. Il a fallu recomposer les comités directeurs », explique Jalel Ben Tekaya, conseiller auprès de Tarak Dhiab, l'ancien Ballon d'or africain, aujourd'hui ministre de la Jeunesse et des Sports. Et si ce dernier, ex-meneur de jeu de l'Espérance et des Aigles de Carthage, n'élude pas les difficultés que rencontre la majorité des clubs, il préfère envisager l'avenir l'optimisme accroché aux lèvres : « Actuellement, il y a quatre clubs qui s'en sortent bien : l'Espérance [dont le propriétaire, Hamdi Meddeb, est un riche homme d'affaires, NDLR], le Club africain [dont le président, Slim Riahi, lui aussi homme d'affaires, est également le fondateur du parti de l'Union patriotique libre], le Club sportif sfaxien et l'Étoile sportive du Sahel. Mais je pense que les sponsors vont revenir. Aujourd'hui, à cause de la crise et de l'absence de public, ils hésitent à investir. Je suis confiant, car il est fort possible que la chaîne qatarie Al-Jazira [Dhiab y était consultant] obtienne les droits de retransmission du championnat. » Et l'argent du Golfe ferait alors le plus grand bien aux finances des clubs tunisiens, lesquels doivent se partager actuellement 2 millions d'euros. « On négocie sur la base de 5,5 millions d'euros par an sur trois saisons », précise Dhiab.

Motifs d'espoir : la revalorisation des droits télé et l'arrivée d'Al-Jazira

L'hypothèse d'une substantielle revalorisation des droits télé séduit forcément les clubs, plus particulièrement les plus désargentés. « Ce serait une très bonne chose. Car désormais, le fossé se creuse entre les quatre les plus riches et les autres », souligne Ridha Frafra, trésorier du Stade tunisien. « Je n'ai pas l'impression que beaucoup d'hommes d'affaires envisagent de mettre leur argent dans le football. Alors, le Stade tunisien, un club formateur, peut en récupérer sur les transferts de joueurs qu'il a formés. Comme Youssef Msakni, cédé par l'Espérance au club qatari de Lekhwiya pour 11,5 millions d'euros. Cette opération va nous permettre de récupérer 900 000 euros d'indemnités de formation. C'est essentiel pour notre survie. Pourtant, le salaire le plus élevé chez nous n'est que de 1 500 euros... La vente de joueurs est une source de rentrées importante. »

Loin des problèmes quotidiens de son proche voisin tunisois, l'Espérance, dont le budget tourne autour de 7,5 millions d'euros, parvient à assurer son train de vie. Les salaires, qui s'échelonnent entre 1 000 et 10 000 euros (primes comprises), arrivent en temps et en heure sur les comptes bancaires des joueurs, et, depuis l'ouverture récente d'une boutique où les produits dérivés semblent particulièrement bien se vendre, les dirigeants misent sur le merchandising pour arrondir les fins de mois. « Sfax, le Club africain et l'Étoile l'ont fait avant nous. Nous pensons pouvoir récolter 300 000 euros par an », estime Elyes Ghariani. L'Espérance, dont les revenus ont été augmentés par les sommes perçues après sa victoire en Ligue des champions africaine l'année dernière (1,1 million d'euros) et sa participation à la Coupe du monde des clubs (2,2 millions d'euros), s'est lancée dans le projet Perspectives 2019. « L'objectif, poursuit Ghariani, est d'organiser le club en société anonyme afin de favoriser l'arrivée de capitaux. La professionnalisation de notre gestion passe par là. »

Huis clos

Interrompu début juillet et jusqu'à la fin du ramadan, le championnat s'achèvera à la fin de septembre et vit ses derniers instants dans son format actuel (seize clubs). En 2012-2013, les seize équipes seront réparties en deux poules de huit, alors que Tarak Dhiab milite plutôt pour une élite resserrée « à douze clubs, avec des play-offs, d'ici à deux ou trois ans ».

Mais le football tunisien va devoir aussi trouver un remède à la violence récurrente qui plombe le présent et obère l'avenir. Le huis clos, déjà imposé après la révolution, a été remis au goût du jour cette saison, et les quatre dernières journées de championnat se disputeront - normalement - devant des tribunes uniquement peuplées d'abonnés clairement identifiés. « Comme le pays traverse une période de transition, certains pensent que tout est permis, déplore Sami Trabelsi, le sélectionneur des Aigles de Carthage. Cette violence nuit au football tunisien et à son économie, et plus généralement à l'image du pays. Il n'y a plus de recettes aux guichets, et des gradins vides ne vont pas inciter les sponsors à mettre de l'argent. Il faut rapidement trouver une solution. Pour les joueurs, l'absence de public peut être un peu démotivante. Et elle est trop pénalisante pour les finances des clubs, qui souffrent déjà de la crise. » Au ministère de la Jeunesse et des Sports, Tarak Dhiab plaide pour un mélange « de prévention et de répression. Il faut bien sûr un dialogue entre les clubs et les supporteurs, mais ces violences sont inacceptables. Les interdictions de stade, de déplacements de supporteurs, les retraits de points et des amendes dissuasives, ce sont aussi des solutions ». Jalel Ben Tekaya, son conseiller, évoque des réunions avec la Fédération tunisienne de football (FTF) et les ministères de l'Intérieur et de la Justice pour étudier quelques mesures chocs. « Je ne veux pas trop en parler. Mais quand nous rencontrons les groupes de supporteurs, nous constatons qu'ils veulent majoritairement rester indépendants, alors que nous avions soumis l'idée de leur donner un cadre juridique, éventuellement avec un soutien financier. »

Interdiction de stade, retrait de points, amendes... Plusieurs mesures chocs sont à l'étude.

Les sources de cette violence, qui est tout sauf une nouveauté en Tunisie, ne seraient pas politiques, selon Sami Dimassi, ancien membre des Ultras L'Emkachkhines, un groupe de supporteurs de l'Espérance. « Les revendications sont davantage sociales, car la plupart des ultras viennent des quartiers défavorisés de Tunis. Et ils sont parfois trop jeunes et pas assez éduqués pour avoir une vraie conscience politique. » Le phénomène ultra, qui est apparu au début des années 2000, s'est vite heurté à la réticence de l'ancien régime, peu emballé à l'idée de voir fleurir des tifos ou des banderoles potentiellement hostiles. « La police pouvait se montrer particulièrement violente. Elle faisait ce qu'elle voulait. Mais c'est dans les stades que des Tunisiens ont vraiment affronté physiquement les flics. Et aujourd'hui, la police est trop passive. Elle se sent en danger, et elle sait que si elle se montre trop dure elle sera ouvertement critiquée par les médias et l'opinion publique », assure Dimassi.

Les ultras ont pris part à la destitution de Ben Ali, en venant notamment manifester devant le ministère de l'Intérieur, avenue Habib-Bourguiba, le 14 janvier 2011. Mais le changement de régime n'a pas réglé le problème de la violence dans les stades, tant s'en faut ; le 18 août, des supporteurs de l'Étoile du Sahel, furieux de voir leurs favoris menés 0-2, ont provoqué l'interruption de la rencontre de Ligue des champions face à l'Espérance... 


 

 

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