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05/09/2012 à 11h:50
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Pour la première fois Amin Maalouf évoque la guerre qui a miné Beyrouth et son Liban natal. Pour la première fois Amin Maalouf évoque la guerre qui a miné Beyrouth et son Liban natal. © Marie-Paule Nègre/Signatures

L'habit vert des immortels : l'écrivain Amin Maalouf ne pouvait rêver plus bel uniforme pour effectuer sa rentrée littéraire que celui de sa récente réception à l'Académie française. Une rentrée marquée par la parution de son roman "Les Désorientés". Le maître y fait une rare incursion dans le XXe siècle et évoque son Liban natal en guerre, sujet douloureux qu'il n'avait fait qu'effleurer jusqu'à présent. Parti au début du conflit, Adam est resté à Paris une fois la paix revenue. La mort d'un ancien ami le décide à se rendre au pays de son enfance et à réunir son cercle d'amis jadis inséparables mais que le conflit, les opinions ou le destin ont dispersés, brouillés, désorientés. En voici un extrait en avant-première.

 J'ai précieusement conservé ces lettres, mais je n'ai pas le souvenir d'y avoir répondu.

S'il était compliqué, à l'époque, de recevoir le courrier du pays, il était bien plus hasardeux encore de l'y faire parvenir. La poste ayant cessé de fonctionner, il fallait recourir aux services d'un voyageur, afin qu'il le transmette de la main à la main. Une mission qui pouvait se révéler périlleuse. Le porteur devait parfois se rendre dans une zone de combats ; et s'il ne voulait pas courir de risques, et qu'il demandait au destinataire de venir chercher son enveloppe lui-même, c'est ce dernier qui se trouvait en danger de mort.

Pour cette raison, on n'écrivait plus à ceux qui étaient restés. On leur téléphonait. Ou, tout au moins, on essayait. Neuf fois sur dix, sans résultat, mais quelquefois, l'appel passait. On se dépêchait alors de dire l'essentiel dès les premières secondes, parce que la ligne pouvait soudain redevenir muette. On se rassurait donc sur la santé des proches ; on notait quelques demandes urgentes - en priorité, les médicaments qu'on ne trouvait plus sur place ; on se disait un mot des lettres qu'on avait reçues, ou qu'on avait envoyées ; on mentionnait les proches qui étaient partis, ou qui s'apprêtaient à partir. Ensuite, si les Parques du téléphone se montraient clémentes et que la ligne n'était pas coupée, on se payait le luxe de parler d'autre chose.

Mourad prétendait que, dans l'une de nos conversations, je lui aurais dit, pour répondre à ses reproches : « Moi je ne suis allé nulle part, c'est le pays qui est parti. » Peut-être bien que je l'ai dit. À l'époque, je le disais parfois, la formule me plaisait. Mais ce n'était qu'une boutade. Bien sûr que c'est moi qui suis parti. J'ai pris la décision de partir comme j'aurais pu prendre la décision de rester.

Tout homme a le droit de partir, c'est son pays qui doit le persuader de rester - quoi qu'en disent les politiques grandiloquents.

Ce qui ne veut pas dire que ce soit ma faute, si faute il y a. Tout homme a le droit de partir, c'est son pays qui doit le persuader de rester - quoi qu'en disent les politiques grandiloquents. « Ne te demande pas ce que ton pays peut faire pour toi, demande-toi ce que tu peux faire pour ton pays. » Facile à dire quand tu es milliardaire, et que tu viens d'être élu, à quarante-trois ans, président des États-Unis d'Amérique ! Mais lorsque, dans ton pays, tu ne peux ni travailler, ni te soigner, ni te loger, ni t'instruire, ni voter librement, ni exprimer ton opinion, ni même circuler dans les rues à ta guise, que vaut l'adage de John F. Kennedy ? Pas grand-chose !

C'est d'abord à ton pays de tenir, envers toi, un certain nombre d'engagements. Que tu y sois considéré comme un citoyen à part entière, que tu n'y subisses ni oppression, ni discrimination, ni privations indues. Ton pays et ses dirigeants ont l'obligation de t'assurer cela ; sinon, tu ne leur dois rien. Ni attachement au sol ni salut au drapeau. Le pays où tu peux vivre la tête haute, tu lui donnes tout, tu lui sacrifies tout, même ta propre vie ; celui où tu dois vivre la tête basse, tu ne lui donnes rien. Qu'il s'agisse de ton pays d'accueil ou de ton pays d'origine. La magnanimité appelle la magnanimité, l'indifférence appelle l'indifférence, et le mépris appelle le mépris. Telle est la charte des êtres libres et, pour ma part, je n'en reconnais aucune autre.

C'est donc moi qui suis parti, de mon plein gré ou presque. Mais je n'avais pas tort en disant à Mourad que le pays était parti, lui aussi, beaucoup plus loin que moi. À Paris, je ne suis, après tout, qu'à cinq heures d'avion de ma ville natale. Ce que j'ai fait avant-hier, j'aurais pu le faire n'importe quel jour au cours des dernières années : prendre, au matin, la décision de revenir au pays, et me retrouver ici le soir même. L'ancien appartement de ma grand-mère a longtemps été à ma disposition, je m'y serais réinstallé, je n'en serais plus reparti. Ni le lendemain, ni le mois suivant, ni même l'année suivante.

Pourquoi n'ai-je jamais sauté le pas ? Parce que le paysage de mon enfance s'est transformé ? Non, ce n'est pas cela, pas du tout. Que le monde d'hier s'estompe est dans l'ordre des choses. Que l'on éprouve à son endroit une certaine nostalgie est également dans l'ordre des choses. De la disparition du passé, on se console facilement ; c'est de la disparition de l'avenir qu'on ne se remet pas. Le pays dont l'absence m'attriste et m'obsède, ce n'est pas celui que j'ai connu dans ma jeunesse, c'est celui dont j'ai rêvé, et qui n'a jamais pu voir le jour.

De la disparition du passé, on se console facilement ; c'est de la disparition de l'avenir qu'on ne se remet pas.

On ne cesse de me répéter que notre Levant est ainsi, qu'il ne changera pas, qu'il y aura toujours des factions, des passe-droits, des dessous-de-table, du népotisme obscène, et que nous n'avons pas d'autre choix que de faire avec. Comme je refuse tout cela, on me taxe d'orgueil et même d'intolérance. Est-ce de l'orgueil que de vouloir que son pays devienne moins archaïque, moins corrompu et moins violent ? Est-ce de l'orgueil ou de l'intolérance que de ne pas vouloir se contenter d'une démocratie approximative et d'une paix civile intermittente ? Si c'est le cas, je revendique mon péché d'orgueil et je maudis leur vertueuse résignation.

Mais ce matin, chez Sémi, je redécouvre la joie charnelle de me sentir sur ma terre natale.

J'écris ces derniers mots comme si j'avais besoin de les réapprendre. Ma terre natale. Mon pays. Ma patrie. Je n'ignore rien de ses travers, mais en ces journées de retrouvailles, je n'ai pas envie de me rappeler sans arrêt que j'y suis seulement de passage, et que j'ai dans la poche mon billet d'avion pour le retour. J'ai besoin de croire que j'y réside pour une période indéterminée, que mon horizon n'est pas encombré de dates ni de contraintes, et que je demeurerai dans cette chambre, dans cette pension de montagne, tout le temps qu'il faudra.

Je sais qu'un moment viendra - dans deux jours, dans deux semaines, dans deux mois - où je me sentirai de nouveau poussé vers la sortie ; soit par le comportement des autres, soit par mes propres impatiences. Pour l'heure, cependant, je m'interdis d'y penser. Je vis, je respire, je me souviens. 

Grasset, 2012 

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