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20/08/2012 à 18:15
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L'ex-président du Conseil national de transition libyen (CNT), à Paris, le 1er septembre 2011. L'ex-président du Conseil national de transition libyen (CNT), à Paris, le 1er septembre 2011. © François Lafite/Wostok Press

Un mois après les premières élections démocratiques de l'histoire du pays, Mustapha Abdeljalil, qui a dirigé la rébellion contre Mouammar Kaddafi - et mené à son terme la transition - tire sa révérence. Détails inédits sur son parcours et portrait-bilan.

Président de transition, Mustapha Abdeljalil a transmis le pouvoir, le 8 août, au Congrès national général (CNG, Parlement), élu le 7 juillet. Figure consensuelle pendant la révolution, il ne fait cependant plus l'unanimité. Imam défroqué pour les uns, versatile et faible pour les autres, il tire sa révérence après avoir incarné pendant dix-huit mois la Libye post-Kaddafi.

Abdeljalil est un homme discret, de taille moyenne, plutôt solitaire. Un rare sourire éclaire son visage en ce 12 septembre 2011. Trois semaines plus tôt, les rebelles du Conseil national de transition (CNT) donnaient l'assaut contre Tripoli, resté sous le contrôle de Mouammar Kaddafi. Pour la première fois, le président du CNT s'adresse donc au peuple de la capitale, massé sur la place des Martyrs. Rebaptisée par la révolution, l'ex-Place verte était le haut lieu des parades de l'ancien régime. Jusque-là, le CNT était encore associé à la Cyrénaïque, la région de l'Est où Abdeljalil et la révolution sont nés. Président éphémère d'une révolution chaotique et intrépide, le fils d'El-Beïda, ancien footballeur et juge très pieux, ne s'était certainement pas imaginé pareil destin politique.

Priant entre le Recep Erdogan (à sa droite), et Ahmet Davutoglu, chef de la diplomatie turque, en septembre 2011, à Tripoli.

©Aude Osnowycz pour J.A.

Né en 1952 au sein, selon ses dires, d'une famille conservatrice de la tribu des Braassa (la même que celle de Safia Kaddafi, épouse de l'ex-« Guide »), Abdeljalil n'a qu'une passion durant toute sa jeunesse : le foot. Capitaine de l'équipe El-Akhdar d'El-Beïda, ce milieu de terrain était réputé très physique, « dur sur l'homme ». Tout le contraire de son tempérament politique. Abdeljalil n'élève que rarement la voix. La colère ou l'agacement s'expriment chez lui par la sécheresse du ton. Derrière la façade de la politesse, ses mots claquent, précis, chirurgicaux. Les manières d'un juge, habitué à se faire entendre et respecter. Dans ses discours de réconciliation, Abdeljalil n'oublie de citer personne, ni les noms des villes où les combats ont fait rage durant six mois, ni les femmes qui ont payé un lourd tribut à la révolution, ni les supporteurs de football qui ont allumé l'étincelle de la révolte.

"Le peuple veut la chute du régime"

Le 16 février 2011, celui qui était ministre de la Justice s'envole sans lettre de mission pour la Cyrénaïque, alors en ébullition. La veille, à Benghazi, les forces de sécurité de Kaddafi avaient multiplié les arrestations préventives. Solidaires, de jeunes supporteurs de football prévoient de manifester, après le match amical qui oppose son club fétiche aux Soudanais d'El-Merrikh.

Abdeljalil est inquiet ; il connaît la fougue des jeunes Beïdaouis. La réunion habituelle du Conseil des ministres étant annulée, il décide ce jour-là de s'envoler pour sa ville natale. À l'atterrissage, son téléphone sonne sans interruption. El-Akhdar a gagné, mais la manifestation a dégénéré : tirs à balles réelles des forces de l'ordre, bureaux de la police incendiés. C'est le 17 février que tout bascule quand les funérailles des deux victimes tournent à l'émeute. La foule scande : « Le peuple veut la chute du régime », des banques sont attaquées, Abdeljalil et quelques chioukh [« sages »] tentent de raisonner les jeunes. En vain. Quinze personnes tomberont ce jour-là. Le ministre appelle les responsables, espère arrêter le bain de sang. « Ce sont les hommes de Khamis [cadet des fils Kaddafi, NDLR]. On n'y est pour rien. » Au même moment, le bureau de Seif el-Islam le harcèle : « Il cherche désespérément à vous joindre. » Lui : « Qu'il m'appelle, je n'ai pas de crédit. » Le Premier ministre Baghdadi Mahmoudi veut savoir ce qui se passe à El-Beïda. Abdeljalil expose les revendications des jeunes : le droit de manifester, un cessez-le-feu immédiat, le retrait des « mercenaires » de Khamis. Après une longue nuit de réflexion, il décide de démissionner.

Bio express

1952 Naissance à El-Beïda

1968 Capitaine de l'équipe de football d'El-Beïda

1970 Intègre la faculté de lettres arabes de l'Université de Benghazi

1971 Rejoint la faculté de langue arabe et d'études islamiques d'El-Beïda, section de droit islamique

1975 Diplômé en droit islamique avec la mention « excellent », nommé adjoint du procureur à El-Beïda

1978 Juge à la cour d'appel d'El-Beïda

1992 Échappe à deux tentatives d'assassinat

2002 Président de la cour d'appel d'El-Beïda

2007 Ministre de la Justice, sur proposition de Seif el-Islam

2010 Présente sa démission en plein Congrès général du peuple, rejetée par Kaddafi

2011 Rejoint la rébellion, élu président du Conseil national de transition (CNT) à Benghazi

2012 Le CNT transfère ses pouvoirs au Congrès national général (Parlement)

Le 18 février, Abdeljalil est convoqué à une réunion de crise du gouvernement. Il décide de s'y rendre pour officialiser sa démission, avec dans la poche les dix-sept certificats de décès des deux jours précédents. À Mahmoudi, il raconte toutes les scènes dont il a été témoin la veille et lui annonce : « Ce n'est pas un honneur de continuer à travailler avec vous. » Le Premier ministre a-t-il reçu le message ? En tout cas, il le charge d'une dernière mission de réconciliation et promet la fin de la répression. Un avion est mis à sa disposition. Abdeljalil s'arrête chez lui, récupère quelques économies (15 000 euros) et s'envole pour sa ville natale. Il ne reverra plus Tripoli pendant de longs mois. Deux jours plus tard, dernier coup de fil du Premier ministre : « Où en es-tu ? » Abdeljalil : « Quarante-trois morts et les mercenaires sont toujours là. »

Le 22 février, sa démission est officielle. Elle donne le signal des défections. Premier à l'appeler, Ali Aïssaoui, ambassadeur en Inde, puis Mahmoud Jibril, alors à l'étranger. Les deux seront à la tête du futur gouvernement rebelle. Pour l'heure, il faut parer au plus pressé. Porté à la tête d'un Comité de salut public le 24 février à El-Beïda, Abdeljalil noue les premiers liens avec les autres leaders de la rébellion en Cyrénaïque. Tout se précipite. Formation d'un Conseil national de transition (CNT) à Benghazi, première offre de soutien de l'émir du Qatar, qui l'appelle en personne le 28 février.

L'anti-Kaddafi

Un certain Bernard-Henri Lévy, qu'il rencontre le 5 mars, lui propose de le mettre en relation avec le chef de l'État français de l'époque, Nicolas Sarkozy. Il ne connaît pas l'écrivain, mais il lui fait confiance. Avec le recul, cette foi aveugle surprend encore. « Je n'ai jamais douté de la chute de Kaddafi. Notre cause est juste et tous les soutiens que nous avons reçus sont un don de Dieu. » Même les menaces de mort le laissent impassible. Au moins une tentative a été déjouée pendant la guerre, celle d'un membre de la tribu des Guedadfa. En 1992 déjà, il échappait à deux reprises à un assassinat par un ancien condamné. Il lui pardonne. Plus tard, chef de l'État intérimaire, il refuse une protection renforcée et répète : « Dieu sait déjà quand je mourrai et comment. Puis-je m'opposer à sa volonté ? »

Ces bondieuseries irritent au plus haut point ses détracteurs. Ils critiquent son incapacité à trancher. Mais cette humilité fait mouche parmi beaucoup de Libyens. Elle renforce l'idée selon laquelle Abdeljalil est l'anti-Kaddafi. Coopté par Seif el-Islam en 2007 au poste de ministre de la Justice, il a demandé à être démis par trois fois. La dernière, en 2010, devant le Congrès général du peuple, le Parlement fantoche du régime, « face aux difficultés qui rendent [sa] tâche impossible ». Kaddafi revient au palais des conférences pour lui répondre en personne. L'échange est tendu, mais le « Guide », qui veut afficher son pouvoir, rejette la démission.

Pour sa défense des détenus islamistes, maintenus en prison sans procès, Abdeljalil était déjà suspect aux yeux de certains proches de Kaddafi. Depuis, l'accusation d'« islamiste » lui colle à la peau, relayée par la propagande kaddafiste. C'est sûr, l'homme est pieux. Le cal sur le crâne en atteste. Il n'hésite pas à interrompre un entretien pour accomplir sa prière. Mais les rumeurs de divisions au sein du CNT entre islamistes et libéraux le laissent de marbre. Lui promeut un islam modéré et tolérant. L'homme cultive aussi l'image du juge magnanime, étayée par des témoignages nombreux. « Déposez des recours, faites appel, ne laissez pas tomber », insistait le moustachar [juge-conseiller] auprès des détenus de la prison d'Abou Salim. Un attachement à la procédure qui le conduit à refuser un arrangement dans l'affaire des infirmières bulgares. Au nom de l'autorité de la chose jugée, il tint tête à Abdallah Senoussi, qui le menaçait : « Nous savons que tu es un homme intègre, si tu n'es pas de notre côté, c'est une autre affaire. » Sa réponse fuse : « Je suis du côté de la nation et du droit, et toi ? »

Cette intransigeance n'empêche pas une certaine faiblesse. À Tripoli, on le compare au roi Idriss Ier (1951-1969). Comme lui profondément religieux, effacé et peu enclin à gouverner. Abdeljalil le concédait volontiers dans une longue interview à la chaîne Al-Arabiya : « Je ne suis pas fait pour gouverner, seulement pour assurer l'intérim. Seulement pour la transition. Je ne sais pas trancher, c'est ma nature consensuelle. » Un avertissement pour son successeur ?

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