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30/08/2012 à 11:16
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Des combattants du PKK à la frontière irakienne. Des combattants du PKK à la frontière irakienne. © AFP

Profitant du retrait de l'armée loyaliste, les forces kurdes se sont emparées de plusieurs villes frontalières avec la Turquie. Et caressent le rêve, sinon d'une indépendance, du moins d'une autonomie sur le modèle irakien.

Alors que tous les regards sont braqués sur le combat vital que le président Bachar al-Assad livre à ses ennemis de l'intérieur et de l'extérieur, les Kurdes ont saisi l'occasion pour accélérer leur agenda politique. Profitant du retrait de l'armée loyaliste, les forces kurdes se sont récemment emparées de cinq villes dans le nord de la Syrie, le long de la frontière turque, où ils sont majoritaires.

Une situation qui a réveillé de vieilles peurs en Turquie comme en Irak et suscité la joie discrète d'Israël, qui entretient depuis longtemps des relations officieuses avec les Kurdes et accueille avec plaisir toute évolution susceptible d'affaiblir ou de démembrer la Syrie. La scène politique kurde est d'une grande complexité, mais, dans le contexte actuel, certaines forces méritent d'être plus particulièrement évoquées :

- le Parti de l'union démocratique (PYD), fondé en 2003 et dirigé par Salih Muslim Mohamed, est de loin le groupe le plus puissant en Syrie. Armé et discipliné, il n'a jamais hésité à user de la force contre ses rivaux et ses opposants ;

- le Conseil national kurde (CNK), constitué en octobre 2011, est une alliance politique large (essentiellement non armée) de onze partis ou factions kurdes de Syrie ;

- le Parti des travailleurs du Kurdistan, ou PKK, organisation radicale kurde de Turquie engagée dans une lutte armée pour l'indépendance avec l'État turc depuis plusieurs décennies. Ankara considère le PKK comme une organisation terroriste et bombarde régulièrement ses bases clandestines dans les monts Qandil, en Irak. Le PYD syrien est étroitement lié au PKK, certains assurant même qu'il en est la vitrine politique ;

- le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) dirige une entité semi-indépendante dans le nord de l'Irak qui regroupe environ 5 millions d'habitants. Sa capitale est Erbil. Son chef, le président Massoud Barzani, a été élu pour la première fois en 2005 et réélu en 2009. Cette enclave autonome est née des longues guerres livrées aux Kurdes par l'ex-dictateur irakien Saddam Hussein. Dans sa forme actuelle, le GRK s'est constitué après la première guerre du Golfe de 1991, quand Washington a imposé une zone d'exclusion aérienne sur le nord de l'Irak. Il s'est renforcé à la faveur de la restructuration du pays sur la base d'un État fédéral constitué d'entités kurde et arabe séparées après l'invasion de l'Irak par les États-Unis et la Grande-Bretagne, en 2003.

Bagdad inquiet

C'est dans ce contexte que le président Barzani a négocié, le 11 juillet, l'alliance entre le PYD et le CNK, leur confiant la responsabilité conjointe de la bande frontalière entre la Syrie et la Turquie, le PYD dirigeant les opérations. Bien sûr, ces événements ont attisé les ambitions de certains militants kurdes, convaincus qu'un gouvernement autonome du Kurdistan pouvait maintenant voir le jour dans le nord de la Syrie sur le modèle de celui créé dans le nord de l'Irak. Hiwa Osman, un journaliste kurde, écrivait le 23 juillet dans l'édition anglaise du journal kurde irakien Rudaw : « La région kurde de Syrie ? Une réelle possibilité. Le moment est venu de la déclarer ! » Le journaliste turc Mehmet Ali Birand allait encore plus loin en avançant qu'« un méga-État kurde est en passe d'être créé », qui relierait les enclaves kurdes de Turquie, d'Irak et de Syrie.

La Turquie est alarmée par une telle résurgence des ambitions expansionnistes kurdes. Le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan a accusé Damas d'avoir confié au PKK la « garde » du nord de la Syrie et a averti que son pays « ne resterait pas passif » face à une évolution si défavorable de la situation. « La Turquie est prête à exercer son droit de poursuivre les rebelles kurdes à l'intérieur de la Syrie si nécessaire », a-t-il déclaré. Erdogan ne peut tolérer l'idée que le PKK se constitue un havre sûr dans le nord de la Syrie d'où ses combattants pourraient s'infiltrer en Turquie. Il a d'ailleurs dépêché à Erbil son ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, pour demander à Massoud Barzani - sans doute avec fermeté - à quoi il jouait. La presse turque spécule fiévreusement sur les desseins d'Erdogan, à qui l'on prête l'intention d'attaquer le nord de la Syrie pour y créer une zone tampon, avec le double objectif de vaincre et de disperser les forces kurdes syriennes, et d'y créer un point d'appui ou un « périmètre de sécurité » pour les rebelles syriens.

Si Bachar al-Assad a décidé de retirer ses troupes de la région frontalière kurde, c'est pour trois raisons : il a besoin d'hommes pour défendre Damas et Alep ; il veut punir Erdogan pour son soutien à l'opposition syrienne ; et il cherche à se concilier les Kurdes et à les dissuader de se joindre à la rébellion. Il a en fait commencé à les courtiser il y a plusieurs mois en accordant, par décret présidentiel, la citoyenneté syrienne à des dizaines de milliers d'entre eux. Une mesure que les Kurdes de Syrie attendaient depuis plus d'un demi-siècle.

Quels objectifs ?

De son côté, le Premier ministre irakien, Nouri al-Maliki observe évidemment la crise syrienne avec anxiété. La chute d'Assad et son remplacement par un régime islamiste pourraient ranimer l'espoir de la communauté sunnite minoritaire en Irak - et de ses alliés d'Al-Qaïda - de renverser Maliki et l'alliance chiite. Autre motif d'inquiétude : le possible afflux de milliers de militants kurdes en Irak viendrait renforcer les prétentions kurdes sur Kirkouk et son pétrole.

Reste à savoir quels sont les objectifs des Kurdes. Malgré les concessions faites par Assad, ils n'ont aucune sympathie pour lui. Mais ils n'apprécient pas plus l'opposition. Le PYD est hostile au Conseil national syrien (CNS), qui siège en Turquie et qu'il considère comme un pantin des Turcs. De manière plus générale, le mouvement national kurde, essentiellement laïc, a été longtemps en conflit avec les Frères musulmans syriens et redoute leur arrivée au pouvoir à Damas. Le chef du PYD, Salih Muslim Mohamed, est plus philosophe : « Les pouvoirs à Damas vont et viennent. Pour nous autres Kurdes, ce n'est pas si important. Ce qui importe, c'est que nous affirmions notre existence », assure-t-il.

Les Kurdes de Syrie ne s'attendent pas à gagner leur indépendance. Ils savent qu'une telle ambition n'est pas réaliste, les enclaves kurdes étant trop dispersées dans le pays. Ils aspirent cependant à une large autonomie qui mettrait un terme à leur discrimination et garantirait leurs droits, aussi bien politiques que culturels.

Erdogan observe attentivement la manière dont le PYD et le CNK gouvernent les villes kurdes qu'ils contrôlent désormais à la frontière syrienne. S'ils se tiennent tranquilles, il n'interviendra pas. Mais s'ils se mettent à envoyer des combattants en Turquie, le Premier ministre turc sera amené à réagir avec force. Pour sa part, le PKK a prévenu qu'il allait transformer « tout le Kurdistan en zone de guerre » en cas d'intervention turque. Un facteur majeur d'instabilité vient donc s'ajouter à une situation régionale déjà volatile. Le chaudron kurde bouillonne. Et tout le périmètre risque d'être ébouillanté s'il venait à déborder. 

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