Extension Factory Builder
09/08/2012 à 16:33
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Maryse Condé se dévoile dans son autobiographie 'La vie sans fards' Maryse Condé se dévoile dans son autobiographie "La vie sans fards" © AFP

Elle peut dire qu'elle a souffert. De son enfance en Guadeloupe à ses années d'études en France, où elle rencontre le comédien guinéen Mamadou Condé, avec lequel elle se marie, jusqu'à l'Afrique, qui devient son port d'attache, avec des hauts et des bas, Maryse Condé a dû se battre. D'Abidjan à Conakry, d'Accra à Dakar, la jeune mère de quatre enfants a vécu entre amours éphémères et précarité matérielle. Dans ces années d'enfer elle a connu également des amis fidèles, comme Amílcar Cabral et Sembène Ousmane... Cette autobiographie nous apprend beaucoup du regard que les Antillais peuvent porter sur l'Afrique : entre fascination et déception. En voici un extrait en avant-première.

Je ne garde aucun souvenir de la cour au pas de charge que me fit Condé. Premier baiser, première étreinte, premier plaisir partagé. Rien. Je n'ai pas non plus souvenir d'une conversation, d'un échange sérieux entre nous sur quelque sujet que ce fût. Pour des raisons différentes, nous étions également pressés de passer devant le maire. J'espérais grâce à ce mariage retrouver un rang dans la société. Condé avait hâte d'exhiber cette épousée universitaire, visiblement de bonne famille et qui parlait le français comme une vraie Parisienne. Condé était un personnage assez complexe, doté d'une gouaille que je trouvais souvent commune, presque vulgaire, mais qui était efficace. Je tentai vainement de le façonner à mon goût. Il repoussait mes diverses tentatives avec une détermination qui témoignait de sa liberté d'esprit. Ainsi, je prétendis l'habiller d'une parka, vêtement à la mode en ces années-là.

« Trop jeune ! Beaucoup trop jeune pour moi ! » assurait-il de sa voix nasale.

Je tentai de lui communiquer ma passion pour les cinéastes de la Nouvelle Vague, les réalisateurs italiens, Antonioni, Fellini, Visconti, ou pour Carl Dreyer et Ingmar Bergman. Il s'endormit si profondément pendant la projection des Quatre Cents Coups de François Truffaut (1958) que j'eus du mal à le réveiller en fin de séance sous les regards narquois des spectateurs. Il m'infligea mon échec le plus cuisant quand je tentai de l'initier aux poètes de la Négritude que j'avais découverts quelques années auparavant quand j'étais élève d'hypokhâgne. Un jour, Françoise, une camarade de classe, qui se piquait de militantisme, m'apporta un mince opuscule qui portait en titre : Discours sur le colonialisme. Je ne savais rien de son auteur. Pourtant, sa lecture me bouleversa tellement que le lendemain, je me précipitai à la librairie Présence africaine. J'achetai tout ce que je trouvai d'Aimé Césaire. Pour faire bonne mesure j'achetai aussi les poèmes de Léopold Sédar Senghor et de Léon-Gontran Damas.

Condé ouvrait au hasard l'ouvrage de celui qui était devenu mon écrivain favori, le Cahier d'un retour au pays natal d'Aimé Césaire, et déclamait moqueusement :

« Que 2 et 2 font 5

Que la forêt miaule

Que l'arbre tire les marrons du feu

Que le cil se lisse la barbe

Et cetera et cetera... »

« Qu'est-ce que cela veut dire ? s'exclamait-il. Pour qui écrit-il ? Certainement pas pour moi qui ne le comprends pas. » À la rigueur, il tolérait Léon-Gontran Damas dont le style lui semblait plus simple et direct.

Cette époque-là ne ressemblait nullement à celle que nous vivons aujourd'hui.

Cependant, ce qui me paraît incroyable, c'est que je ne lui révélai jamais l'existence de Denis. Je ne fus même pas tentée de l'avouer, car je savais que cette révélation rendrait tout projet de mariage impossible. Cette époque-là ne ressemblait nullement à celle que nous vivons aujourd'hui. Si la virginité chez une femme n'était plus tout à fait de rigueur, la libération sexuelle était loin de s'amorcer. La loi Simone Veil ne devait être votée qu'environ quinze ans plus tard. Avoir un enfant « naturel » ne s'avouait pas aisément.

Condé ne fit pas l'unanimité auprès des rares personnes à qui je le présentai. « Quel est son niveau d'études ? » demanda avec arrogance Jean, le mari de Gillette, quand je l'emmenai déjeuner à Saint-Denis.

Ena, qui nous avait hâtivement reçus dans un bar de la place des Abbesses, téléphona à Gillette pour lui indiquer qu'en trente minutes d'entrevue, il avait ingurgité six bières et deux verres de vin rouge. Sûrement, c'était un ivrogne. Yvane et Eddy se plaignaient :

« On ne comprend pas quand il parle. »

Moi-même, je voyais bien que ce n'était pas l'homme dont j'avais rêvé. Mais celui dont j'avais rêvé m'avait laidement trahie. Nous nous mariâmes un matin du mois d'août 1958 par un éclatant soleil à la mairie du XVIIIe arrondissement de Paris. Les platanes verdoyaient. Si Ena ne prit pas la peine de se déplacer, Gillette assista à la cérémonie, accompagnée de sa fille Dominique qui n'arrêta pas de bouder parce que cela ne ressemblait pas à un « vrai mariage », se plaignit-elle. Nous prîmes un verre de Cinzano rouge au café du coin, puis nous emménageâmes dans un meublé des environs où Condé avait loué un deux pièces.

D'une certaine manière, j'avais obtenu ce que je voulais. Je m'appelais Madame et je portais une alliance à l'annulaire de la main gauche.

Moins de trois mois plus tard, nous étions séparés. Nous ne nous disputions pas. Simplement, nous ne pouvions supporter d'être longtemps ensemble. Tout ce que l'un de nous faisait ou disait irritait l'autre. Parfois, pour servir de tampon, nous faisions appel à quelques invités, mais je détestais ses amis autant qu'il détestait Yvane et Eddy. Au cours de l'année qui suivit, quand je m'aperçus que j'étais enceinte, nous fîmes plusieurs tentatives pour reprendre la vie commune. Puis, il fallut nous résigner à la rupture. Je ne souffris pas de ce qui pouvait sembler un nouveau déboire amoureux. D'une certaine manière, j'avais obtenu ce que je voulais. Je m'appelais Madame et je portais une alliance à l'annulaire de la main gauche. Ce mariage avait « relevé ma honte ». Jean Dominique m'avait insufflé la peur et la méfiance des hommes antillais. Condé était un « Africain ». Non pas un « Guinéen » comme je l'ai prétendu par la suite, impliquant menteusement que Sékou Touré et l'indépendance de 1958 avaient joué quelque rôle dans ce mariage. Répétons que je n'étais pas encore suffisamment « politisée » pour cela. Je croyais que si j'abordais au continent chanté par mon poète favori, je pourrais renaître. Redevenir vierge. Tous les espoirs me seraient à nouveau permis. N'y flotterait pas le souvenir malfaisant de celui qui m'avait fait tant de mal. Pas étonnant si mon mariage n'avait pas duré : j'avais posé sur les épaules de Condé un poids d'attentes et d'imagination né de mes déceptions. Cette charge était trop lourde pour lui.

Je perçois aujourd'hui avec une lucidité cruelle à quel point cette union fut un marché de dupes. L'amour, le désir n'y tenaient que peu de place. À travers moi, il cherchait ce qui lui manquait : l'instruction et l'appartenance à un solide milieu familial. Le mari de Gillette avait eu raison de s'interroger sur son niveau d'études. Condé possédait tout juste le certificat d'études primaires. Son père étant mort alors qu'il était très jeune, il avait été élevé à Siguiri par une pauvresse de mère qui vendait de la pacotille sur les marchés. Il devait découvrir que ce métier de comédien qu'il avait choisi, sans vocation véritable, pour quitter la Guinée et se parer du beau nom « d'étudiant », ne l'auréolait d'aucun prestige. Ne bénéficiant d'aucun appui dans la société, ses ambitions « d'être quelqu'un », pour parler comme Marlon Brando dans Sur les quais, n'avaient aucune chance de se réaliser. 

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

Guinée

Ebola : trois choses à savoir sur la tournée de Ban Ki-moon en Afrique de l'Ouest

Ebola : trois choses à savoir sur la tournée de Ban Ki-moon en Afrique de l'Ouest

Ban Ki-moon a annoncé mercredi à New York qu'il se rendra à partir du 18 décembre en Afrique de l'Ouest. Une tournée dans les pays qui ont été touchés par le virus Ebola. Pou[...]

L'État guinéen condamné pour "détention abusive" de deux officiers

Soupçonnés d'implication dans l'attaque de la résidence du président Condé en 2011, le général Nouhou Thiam et le colonel Sadou Diallo attendent depuis plus de 3 ans d'être[...]

Ebola et sida, même combat

Michel Sidibé est le directeur exécutif de l'Onusida.[...]

CAN 2015 : calendrier des matchs, groupes et résultats

La Coupe d'Afrique des nations (CAN) 2015 débute le 17 janvier. Consultez le calendrier complet et les résultats des matchs de la compétition qui s'achèvera le 8 février en Guinée[...]

Yaya Touré, Patrick Vieira et Idris Elba s'engagent dans la lutte contre Ebola

Idris Elba, acteur britannique d'origine ghanéo-sierra-léonaise, et des stars de football dont l'Ivoirien Yaya Touré participent à une campagne lancée mercredi pour soutenir les efforts des[...]

Guinée : Alpha contre Ebola

Après avoir semblé minimiser l'ampleur de la crise, le président Condé fait désormais de la lutte contre le virus sa priorité. Assisté du Dr Sakoba Keïta, il est[...]

Liberia, Guinée, Sierra Leone : où en est la lutte contre Ebola ?

Si le taux hebdomadaire de transmission du virus Ebola reste élevé au Liberia, en Guinée et au Sierra Leone, l'OMS estime pouvoir "prendre le dessus" sur l'épidémie dans ces trois[...]

Hollande aux Guinéens : "Nous avons le devoir de vous soutenir" dans la lutte contre Ebola

À son arrivée à Conakry, François Hollande a affirmé, vendredi, la solidarité de la France avec la Guinée dans la lutte contre l'épidémie d'Ebola. Le[...]

Ebola : chaque jour qui passe effrite l'espoir, dans quelle langue faut-il le dire ?

Une vingtaine d'artistes ouest-africains de renom se sont réunis pour interpeller les chefs d'État francophones sur la catastrophe que représente Ebola. Ils publient leur lettre ouverte dans Jeune Afrique.[...]

Guinée : au coeur du "ground zero" de l'épidémie d'Ebola

C'est ici, quelque part entre Nzérékoré et Macenta, en pleine forêt, qu'Ebola est apparu il y a bientôt un an. Une région difficile d'accès, qui a payé un lourd tribut[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers