Après sa défaite à l'élection présidentielle de mars dernier, l'ancien président sénégalais, Abdoulaye Wade, vient d'essuyer un second échec cuisant, celui des législatives. De là à prendre sa retraite...
C'est l'histoire d'un homme unique et insaisissable. Celle d'un cerveau qui ne connaît pas le repos, d'un ego rare et d'une volonté que rien ne peut arrêter. L'histoire d'une personnalité à nul autre pareil. Abdoulaye Wade, 86 ans, sans doute même un peu plus, est un génie. Pour le meilleur, comme pour le pire. Chez lui, les idées fusent et s'entrechoquent en permanence sous un crâne que l'on a toujours connu chauve. Idées novatrices, souvent, tantôt pertinentes, tantôt saugrenues, utiles mais aussi futiles : l'homme, et c'est rare sur le continent, a développé, au cours de ses cinq décennies de combat politique, dont douze ans au pouvoir, une véritable vision pour le Sénégal comme pour l'Afrique. Même ses pires détracteurs le reconnaissent.
Depuis sa cuisante défaite à la présidentielle de mars face à Macky Sall, qu'il présentait pourtant comme son « apprenti », Abdoulaye Wade est revenu à ses premières amours : l'opposition. Un fait rarissime sur le continent et dans le monde : un ancien chef d'État, battu à une élection, qui retourne dans l'arène politique sans perspective aucune de reprendre le pouvoir... « Gorgui » (« le vieux », en wolof) a mené la bataille des législatives du 1er juillet à la tête de sa créature, le Parti démocratique sénégalais (PDS). Résultat : une nouvelle claque, puisque la coalition de l'actuel président a remporté près de 120 sièges sur les 150 que compte l'Assemblée, ne laissant que quelques miettes aux autres formations. Pis, le PDS, avec une douzaine de députés, est menacé d'implosion.
Doutes et craintes
Les dissidents Pape Diop et Abdoulaye Baldé, naguère fidèles parmi les fidèles, ainsi que ceux qui les ont suivis, pèsent, au bout de seulement quelques semaines d'existence, le tiers de la formation de Wade... Quand on connaît les ressorts de la vie politique sénégalaise, cette faculté qu'ont certains politiques à retourner leur veste en un tournemain pour se précipiter ventre à terre chez les vainqueurs, on se dit que le temps de la curée est proche... Et que Wade, malgré tout ce qu'il a pu faire pour l'ascension des siens, se retrouvera bien seul d'ici peu. Il en est en grande partie responsable. Car il n'a rien d'un bon manageur : il n'a su garder aucun de ses lieutenants autour de lui, s'est brouillé avec la quasi-totalité de ses Premiers ministres et a repoussé le processus de sa succession - fait étrange tout de même pour un homme de son âge - aux calendes grecques, à la tête de l'État comme à celle de son parti. À vrai dire, n'ayant pas vu venir sa défaite présidentielle, il ne s'était absolument pas préparé à organiser l'après-Wade. Il pensait que son dernier mandat, qu'il imaginait ne pas achever pour transmettre le flambeau lui-même, lui en laisserait le loisir. Que le temps n'aurait jamais de prise sur lui. Que ses troupes attendraient éternellement qu'il passe la main. Que considérer - et l'exprimer en public - les siens comme roupie de sansonnet, qui ne seraient rien sans lui et qui ne lui arrivaient de toute façon pas à la cheville, ne pouvait avoir de conséquences sur leur fidélité ou leur patience. Après tout, il est Abdoulaye Wade, celui qui a fait trembler Senghor et Diouf et qui a mis à bas quarante ans de règne socialiste...
Personne, pas même ses proches, ne sait ce qu'il fera désormais. Aucun nouveau défi à l'horizon. En revanche, beaucoup de doutes et de craintes. Voir les audits en cours emporter les siens. Disparaître des écrans radars médiatiques qu'il affectionne tant. Ne plus être considéré à sa juste valeur : celle de l'auteur d'un parcours remarquable. L'histoire, en somme, d'un homme qui n'a pas su s'arrêter à temps pour partir dignement.

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