Je viens de recevoir cette lettre d'un instituteur tunisien qui enseigne au fin fond du pays. Je vous la livre à peine toilettée, en l'assortissant de l'adage musulman qui dit : « L'instituteur a failli être prophète. »
« Chère soeur, vous savez sans doute qu'il est question de rajouter au préambule de la Constitution tunisienne le mot dignité. Mon pays le mérite bien, car, de la reine Élissa à la révolution, il a toujours marqué son attachement à la dignité et son horreur de l'allégeance, qui le mena au IXe siècle à contester le califat de Bagdad, devenant ainsi le premier pays à se détacher de l'Empire musulman. Vous connaissez aussi le célèbre cri de l'épouse d'Hasdrubal qui, en l'an 146 av. J.-C., refusant de devenir prisonnière de Scipion, s'était jetée dans les flammes en hurlant : "Le feu plutôt que la honte !" Figurez-vous que j'ai entendu ma grand-mère égrener la même devise ! Et c'est encore la même qui sera scandée le 14 janvier 2011 quand le mot dignité fleurira sur les banderoles des acteurs de la révolution, les vrais acteurs, bien sûr, pas les héros de substitution qui, avant le pain et la liberté, réclamaient l'honneur, à l'instar de feu Bourguiba. Le Vieux nous a appris à être souverains dans nos têtes en refusant l'appétit hégémonique des colonisateurs tout autant que les lubies unionistes à la Kaddafi.
Ceux qui nous gouvernent aujourd'hui ne semblent pas soucieux de la leçon des ancêtres. Ils font de l'idéologie et usent leur temps à prêcher pour des broutilles, alors qu'ils seraient plus inspirés de défendre l'image de notre pays et d'aider notre peuple à relever la tête devant les autres nations. Nos coeurs saignent de voir notre dignité piétinée, notre Tunisie mise aux enchères pour quelques millions de rials ou de dinars libyens. Et je me dis que demain rien ne nous empêchera de confier nos vies aux Émiratis, de troquer nos paysages et nos sites contre des barils de pétrole, de livrer nos écoles et nos patios à des maîtres obscurantistes et d'installer des tentes sur nos plages désormais non mixtes. D'autres que des Tunisiens nommeraient nos ministres, géreraient notre économie et programmeraient nos festivals, qui n'accueilleraient que des vedettes iraniennes et des films sans le moindre baiser !
Dans leur pragmatisme aveugle et leur désir de s'accrocher au pouvoir, toute honte bue, nos gouvernants actuels oublient que l'islam dont ils se prétendent les seuls dépositaires prône aussi la dignité, ce précepte qui recommande de sauver l'honneur, de protéger celui que le sort met à terre, de ne jamais manquer au devoir d'hospitalité à l'égard de l'hôte étranger, de ne pas livrer le prisonnier, fût-il un criminel.
Vous aurez compris pourquoi je vous écris, ma soeur. Parce que j'estime que nos dirigeants nous ont trahis en livrant à ses bourreaux l'ex-Premier ministre libyen Mahmoudi Baghdadi, qui avait trouvé refuge chez nous. Parce que cela s'est fait au mépris de nos valeurs ancestrales tout autant que des lois internationales. Je ne connais pas ce M. Baghdadi, et il ne me paie pas pour le défendre. J'ai juste envie de dire que j'ai mal à mon pays. Et que je cherche, en vain, celui qui me rendra ma dignité ! »
À bon entendeur, salut !

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