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18/07/2012 à 09:30
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Michket Krifa est commissaire d'exposition et critique d'art tunisienne

L’affaire qui a ébranlé la Tunisie autour d’œuvres portant atteinte au sacré durant la manifestation « Le Printemps des arts » ouvre un large chantier de réflexion autour des enjeux de l’art contemporain et de la liberté des artistes. Le jour de la clôture de l’exposition, un huissier notaire demande aux organisateurs de retirer des œuvres qu’il juge blasphématoires. Les artistes refusent. L’huissier notaire prend des photos d’œuvres exposées qu’il diffuse sur internet. Dans la nuit, des intrus (des salafistes ? des délinquants ?) entrent dans le palais, lacèrent des toiles, volent une installation qu’ils brûlent. Le ministre des Affaires religieuses accuse les artistes d’avoir porté atteinte aux valeurs sacrées ; celui de la Culture ferme l’espace et porte plainte contre les organisateurs.

Un autre ministre trouve que l’installation de Faten Gaddes, Le Ring, porte préjudice aux femmes voilées. Composée d’autoportraits, elle prône pourtant la tolérance religieuse, dénonce la violence envers les femmes et a été acquise par la commission d’achat du ministère de la Culture en 2011. Un imam appelle à châtier les artistes mécréants. Les coordonnées des artistes exposés sont diffusées sur le Net et certains reçoivent des menaces de mort.

En réaction, une conférence de presse organisée par le syndicat des plasticiens dénonce les politiques d’avoir livré les artistes à la vindicte populaire et le manque de solidarité du ministère de tutelle, et porte plainte contre les trois ministres. Jugeant a posteriori de la gravité de la situation, le ministre de la Culture et le président de la République ont condamné l’appel au meurtre diffusé sur Facebook, sans toutefois prendre des mesures d’urgence pour garantir la sécurité des artistes ou donner des explications à l’opinion publique sur une affaire qui s’est révélée au final montée de toutes pièces. L’une des œuvres incriminées n’a jamais été exposée.

Entre-temps, la liberté d’expression, qui a été l’une des revendications du peuple tunisien, se réduit comme peau de chagrin. Depuis quelques mois, des artistes sont insultés, menacés et attaqués en toute impunité. Faut-il rappeler qu’ils ont également souffert de l’oppression durant les années précédentes et mentionner le rôle qu’ils ont joué pendant la révolution ? Leurs photos, leurs tags, leurs dessins, leurs chansons, leurs vidéos ont envahi les réseaux sociaux et les rues. Leur créativité nous a tous stimulés et nous a portés à croire que le changement était enfin possible.

Les accusations d’atteinte aux valeurs sacrées religieuses (jusque-là infondées) ne peuvent en aucun cas excuser l’atteinte aux valeurs également sacrées de l’intégrité physique et morale des artistes et de leur liberté de pensée. On peut aimer ou non les œuvres présentées, discuter de leur qualité esthétique ou éthique, mais nullement les vandaliser ou les détruire, et encore moins stigmatiser ou menacer les artistes. Le pays vit des mutations profondes, l’artiste ne peut en aucun cas s’en détacher. L’art contemporain dans cette région du monde a depuis des années des objectifs primordiaux qui tournent autour des représentations identitaires et des enjeux sociopolitiques. Peut-on blâmer les artistes tunisiens de représenter à titre individuel leurs préoccupations, leurs craintes, leurs espoirs, leurs visions et interprétations du monde au travers de ce qui est avant tout leur imaginaire ?

Ces dérives liberticides, commentées par tous les médias du monde, peuvent être lourdes de conséquences si des décisions rapides en faveur de la sécurité et de la liberté des artistes ne sont pas rapidement prises, et si les actes de vandalisme et de violence, ainsi que les appels au meurtre, ne sont pas punis sévèrement afin de maintenir cette réputation tunisienne de tolérance et d’ouverture. Dans cette période où le dialogue social est prioritaire, l’éducation et la sensibilisation sont des approches essentielles. Il est temps de démocratiser les pratiques artistiques, d’encourager les activités pédagogiques et de mettre à disposition du grand public des structures et des outils consacrés à l’expression artistique. Il est dans l’intérêt aussi bien des pouvoirs publics que du monde de l’art de s’engager davantage dans des démarches concrètes et des activités de proximité en faveur des quartiers défavorisés et dans les régions excentrées. Il s’agit de mettre l’art à la portée de tous. Il n’est ni un luxe ni un épouvantail qu’on agite au besoin. Il fait partie intégrante des constructions identitaires et de l’élaboration de référents culturels qui contribuent à l’épanouissement de chacun.

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