Entretien avec Hélène Dumas, doctorante à l'École des hautes études en sciences sociales (Paris), spécialiste de l'histoire du génocide rwandais
Jeune Afrique : En quoi les tribunaux gacaca étaient-ils novateurs ?
Hélène Dumas : Ils sont uniques parce que l'événement sur lequel ils s'appliquent est unique. Le nombre de victimes du génocide de 1994, qui a été très bref, montre qu'il a été fulgurant et surtout populaire. Il y avait non seulement de nombreux tueurs, mais aussi des gens qui dénonçaient, qui encourageaient, qui pillaient... Les gacaca ont mis en évidence ce phénomène. Ils ont parfois été comparés à la Commission Vérité et Réconciliation en Afrique du Sud. Mais il y a de grandes différences : les gacaca ne négociaient pas l'amnistie. Il y avait une dimension pénale très forte. En Afrique du Sud, la Commission était le fruit d'un compromis entre le nouveau et l'ancien gouvernement, alors qu'au Rwanda il y a eu une victoire militaire du Front patriotique rwandais.
Les accusés ont-ils pu se défendre pendant leur procès ?
Plus qu'on pourrait le penser. D'abord parce que les rescapés étaient beaucoup moins nombreux qu'eux. Les accusés étaient souvent soutenus par leurs familles. Et puis, en prison, ils ont été informés, ils ont appris à connaître les subtilités de la loi et ont mis en place des stratégies précises. C'est d'ailleurs sans doute une limite : les accusés étaient parfois focalisés sur la manière d'obtenir une réduction de peine, sans prendre tout à fait conscience de la gravité de leurs actes.
Les rescapés étaient-ils surreprésentés parmi les juges ?
Dans les juridictions que j'ai pu voir, oui, clairement. Mais je n'ai pu m'en rendre compte qu'a posteriori, en m'intéressant à leur parcours. Lorsqu'ils étaient en exercice, ils menaient les audiences de manière assez impartiale. Ce ne fut pas une justice ethnique. J'ai assisté à des cas de procès où des Tutsis étaient auditionnés sur leur comportement pendant le génocide. Inversement, les gacaca ont permis aux Hutus qui ont risqué leur vie pour sauver des gens d'être reconnus. C'était extrêmement important.
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Propos recueillis par Pierre Boisselet

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