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20/06/2012 à 18:41
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Avenue Habib-Bourguiba, le 14 janvier 2012. Avenue Habib-Bourguiba, le 14 janvier 2012. © Borni Hichem/SIPA

Face aux spectaculaires et violents débordements des extrémistes religieux, le gouvernement tergiverse, tandis que la population, déjà éprouvée par les difficultés économiques, est à cran.

« L'été sera chaud. À quelques semaines du ramadan et du pic de la saison touristique, les barbus nourrissent les tensions. On peut dire que salafou mal », ironise Néjib, restaurateur à Tabarka (Nord), qui craint d'être dans la ligne de mire des extrémistes religieux. Si les Tunisiens n'ont rien perdu de leur humour, ils n'en sont pas moins inquiets face à la multiplication des opérations coups de poing des salafistes les plus radicaux, totalement absents du paysage il y a encore un an. Après les théâtrales prières du vendredi sur l'avenue Bourguiba, à Tunis, les intégristes ont haussé le ton avec un art consommé de la surenchère : agressions d'artistes, saccage du cinéma Afric'Art, attaque contre Nessma TV, blocage de la faculté de la Manouba, violences à Sejnane, destruction de bars, de dépôts d'alcool, de maisons closes mais aussi de symboles de l'État tels que des commissariats de police ou des écoles.

Derniers faits d'armes en date, la terreur et les déprédations qu'ont subies, dans le Nord-Ouest, Jendouba, Le Kef, Ghardimaou et Dahmani les 26 et 27 mai. Une semaine auparavant, le même groupuscule, Ansar al-Charia, avait investi la place de la Grande Mosquée de Kairouan pour une mise en scène émaillée de discours haineux et d'appels au combat pour instaurer la charia et éradiquer tous les mécréants.

Ces salafistes qui se donnent en spectacle et s'affichent dans les médias ne sont qu'une branche d'un mouvement fondamentaliste composite évoluant autour de quatre tendances : la Salafiya djihadiya, qui juge légitime l'usage de la violence pour imposer l'islam ; la Salafiya ilmiya, qui veut assainir l'idéologie islamique ; la Daawa wat Tabligh, groupe dédié au prêche ; et le Takfir wal Hijra, en rupture totale avec une société jugée impie.

Seif Allah Ben Hassine, alias Abou Iyadh (à dr.) est l'un des deux chefs du mouvement salafiste, le 20 mai à Kairouan.

© Fethi Belaid/AFP

Longue chemise afghane, calot sur la tête, barbe imposante, baskets Nike aux pieds, regard hargneux : les salafistes, s'ils offrent une image caricaturale, n'en sont pas moins une réalité. D'une moyenne d'âge de 27 ans, ils seraient environ 93 000 à faire partie du paysage de la Tunisie postrévolutionnaire. Ils s'entraînent dans des salles de sport, contrôlent plus de 400 des 2 000 mosquées du pays et emploient la force pour investir aussi bien les lieux de culte que les symboles de l'État civil, comme les universités. « Il n'en faut pas beaucoup pour faire un salafiste ; prenez un jeune chômeur d'une région déshéritée, entouré de vide culturel, déçu par les promesses non tenues, privé de vie personnelle et sans horizon. C'est le profil de l'apprenti salafiste, qui trouve un exutoire à sa colère dans l'embrigadement. Ce n'est pas par hasard que leurs rangs grossissent à vue d'oeil ; ils recrutent dans les régions les plus pauvres », explique le politologue Slaheddine Jourchi.

"Les autres"

Surpris et souvent dépassés, les Tunisiens tentent de réagir, s'organisent pour défendre aussi bien les mosquées de la mainmise extrémiste que les femmes non voilées. Modérée par nature, la population s'indigne surtout de la passivité du gouvernement, qui semble ainsi approuver les débordements des radicaux. Pourtant, l'État lui-même a été la cible des salafistes lors des accrochages de Rouhia, en mai 2011, et de Bir Ali Ben Khlifa, en février 2012. « Depuis la révolution libyenne, beaucoup d'intégristes sont armés ; mais leur rêve d'un retour à l'islam des origines ne doit pas devenir le cauchemar du peuple. Il ne faut pas leur céder l'espace public et se cloîtrer », assène Sonia, militante du mouvement Kafa, qui s'oppose à l'escalade de la violence de ces extrémistes surnommés « les autres ».

Ces « autres » ne sont pourtant pas des étrangers ; certains, comme Saber Ragoubi, Imed Ben Ameur ou Mohamed Bakhti, condamnés pour terrorisme dans l'affaire de Soliman, en 2006, ont bénéficié de l'amnistie des prisonniers politiques, en février 2011. D'autres sont revenus d'Europe ou du Moyen-Orient, parfois après avoir reçu un entraînement en Afghanistan ou en Libye. Deux hommes sont à la tête du mouvement. Le premier, un chef spirituel aveugle, le cheikh Khatib el-Idrissi, affirme que « si les salafistes voulaient intégrer la politique, ils gouverneraient déjà » et prédit, depuis le bourg de Sidi Ali Bou Aoun, la chute de l'Occident, ainsi que l'avènement d'un califat avec la renaissance de la nation musulmane, la Oumma. Le second, Seif Allah Ben Hassine, alias Abou Iyadh, est un stratège du djihad fiché pour sa proximité avec Al-Qaïda et mis en isolement sous Ben Ali. Tous deux veulent que « cette société soit conforme à la volonté de Dieu ».

À quoi joue Ennahdha?

Alors qu'Ali Larayedh, ministre de l'Intérieur, déclare que « la sécurité des Tunisiens n'est pas négociable », les excès salafistes gênent et divisent le gouvernement dirigé par Ennahdha. « Ce sont nos enfants », minimise Rached Ghannouchi, chef spirituel du parti, qui renchérit par un tonitruant « nous sommes tous salafistes » et fustige « les minorités qui cherchent à perturber le processus de la révolution », sans jamais désigner explicitement les salafistes. Noureddine Khadmi, ministre des Affaires religieuses, propose la concertation : « Dieu a débattu avec Satan, pourquoi ne pourrions-nous pas dialoguer avec les salafistes ? » Pour Chérif Ferjani, professeur de sciences politiques, « Ennahdha cherche à diviser les salafistes pour intégrer les plus modérés ». Lotfi Zitoun, ministre des Affaires politiques, confirme ce diagnostic : « Ils sont 93 000. Si on les pourchasse, ils deviendront 100 000 en un rien de temps. Il vaut mieux les orienter vers des partis. Il ne resterait que les plus extrémistes à contrôler. »

Alors que l'attention est focalisée sur les raids des plus radicaux, la mouvance salafiste est entrée en politique avec la création du parti Jabhat al-Islah (le « Front de la réforme »). Son président, Mohamed Khouja, soutient que démocratie, pluralisme et islam sont compatibles. « Nous refusons la démocratie quand elle permet au peuple de faire des choix contraires à la religion. Pour nous, la démocratie existe tant qu'elle est limitée par la charia. » Plus inquiétante, l'association Al-Amr bil maarouf, wan nahy alal monkar (« Ordonner le bien et interdire le mal »), dirigée par Adel Elmi, un ancien marchand de légumes, qui, à partir des notions de halal et de haram (« licite » et « illicite »), s'érige en arbitre du vice et de la vertu. Cette milice qui ne dit pas son nom assure vouloir seulement convaincre les brebis galeuses de revenir dans le droit chemin, mais c'est aux cris d'« Allah Akbar » et en usant de menaces qu'Adel Elmi a obtenu la démission d'Iqbal Gharbi, administratrice, désignée par l'État, de la radio islamique Zitouna FM. Sa faute : être une femme.

Quatre grands courants

La Salafiya djihadiya juge légitime l'usagede la violence

La Salafiya ilmiya souhaite purifier l'idéologie islamiste

La Daawa wat Tabligh se consacre au prêche

Le Takfir wal Hijra est en rupture totale avec une société jugée impie

Nouvel ordre moral

Le projet des extrémistes pour la Tunisie est succinct : bannir l'alcool, réduire le rôle des femmes, empêcher la création artistique et lutter contre l'Occident. Ils veulent instaurer un nouvel ordre moral pour nourrir deux mythes fondateurs : renouer avec le paradis perdu des débuts de la civilisation musulmane et déjouer le complot de l'Occident contre l'islam. Ce même Occident qui fut pourtant une de leurs terres d'asile quand ils fuyaient la répression de Ben Ali. Ce sont en outre des sympathisants résidant en Europe qui les financent en partie. Des liens solides ont également été tissés avec les pétromonarchies arabes, dont l'Arabie saoudite. « L'objectif de Riyad n'est pas tant de ralentir le processus de démocratisation que de disposer de relais pro-saoudiens en Tunisie pour défendre ses intérêts stratégiques dans la région », souligne Samir Amghar, spécialiste des mouvements islamistes. On retrouve aussi trace de salafistes tunisiens au coeur de la révolution syrienne, ainsi que dans des documents récemment découverts par les services de renseignements irakiens. Il y est question d'une restructuration d'Al-Qaïda à partir de la Tunisie, afin d'unifier ses positions dans le monde arabe et dans toute la région.

Même si on imagine mal la Tunisie en fief djihadiste, il est certain que les salafistes « sont susceptibles de menacer le modèle de société tunisien. La violence de ce qu'ils prônent est en elle-même une souillure pour l'islam », déplore un imam. D'autres ont une tout autre lecture du phénomène : l'émergence du salafisme serait presque une légende urbaine ; sous couvert d'activisme religieux, de nouvelles mafias se seraient installées pour contrôler, entre autres, les réseaux clandestins... de vente d'alcool, si celui-ci venait à être interdit.

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Frida Dahmani, à Tunis

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