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12/06/2012 à 15:30
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Le 25 avril, des journalistes tunisiens manifestent pour dénoncer les agressions des salafistes. Le 25 avril, des journalistes tunisiens manifestent pour dénoncer les agressions des salafistes. © AFP

Le Printemps arabe a aussi été le printemps des médias. Les fruits ont-ils passé la promesse des fleurs ? Revue de détail.

Le 13 janvier 2011, dans un ultime et vain sursaut, le président tunisien Ben Ali proclamait la liberté d'expression. À leur tour gagnées par la fièvre révolutionnaire, l'Égypte et la Libye voyaient leur scène médiatique entrer en ébullition : sur les bords du Nil fleurissaient une dizaine de nouvelles chaînes de télé, et, à Tripoli, plus de 130 publications étaient enregistrées auprès du Conseil national de transition (CNT) en juillet 2011. À Alger, le président Bouteflika prenait les devants en annonçant, le 15 avril 2011, l'ouverture du paysage audiovisuel au privé et la dépénalisation du délit de presse, tandis qu'au Maroc la nouvelle Constitution approuvée par référendum le 1er juillet 2011 stipule que « la liberté de la presse est garantie et ne peut être limitée par aucune forme de censure préalable ».

« La scène politique s'est transformée, et la scène médiatique doit aussi évoluer pour s'affranchir de la tutelle de l'État », souligne le spécialiste des médias arabes Mohammed El Oifi. Symbole positif des transformations en cours, le 10 mai, le débat télévisé inédit entre deux candidats à la présidence égyptienne a été suivi avec un grand intérêt dans tous les pays arabes. Pour Oifi, « il s'agit là d'une exigence de transparence nouvelle qui deviendra à terme la règle dans les pays arabes ». Mais les défis restent considérables. Les cadres légaux et administratifs des libertés nouvelles restent à préciser. Les compétences locales et la formation font défaut alors que prolifèrent de nouveaux supports, auxquels on reproche encore un manque de professionnalisme, voire des dérapages.

Ces carences menacent toutefois moins les acquis révolutionnaires que les multiples entraves dont usent les équipes gouvernantes pour s'assurer la docilité du quatrième pouvoir. Contre la libre critique, les nouveaux régimes sont tentés de recourir aux vieilles méthodes, et les régimes maintenus tardent à concrétiser leurs engagements. Un an après la libération théorique de l'expression en Afrique du Nord, les ONG sentinelles sonnent régulièrement l'alarme. Dans un document du 10 mai sur la Tunisie intitulé « Un flou juridique dangereux pour la liberté de la presse », Reporters sans frontières (RSF) déclarait ainsi : « Le recours automatique aux lois répressives héritées du régime Ben Ali met en péril l'esprit de la révolution. »

Grève de la faim. Loin de nier ce constat, le ministre tunisien de la Justice, Samir Dilou, déclarait lui-même le 15 mai : « Je sais que le secteur des médias n'a pas changé et que ses problèmes ont même empiré depuis la révolution. » Il se trouvait au chevet de Nabil Jridet, le directeur de l'hebdomadaire Al Oula en grève de la faim pour dénoncer la partialité de la distribution de la publicité publique aux médias. Précurseur des bouleversements régionaux et premier pays à avoir tenu des élections libres, la Tunisie était vue comme le laboratoire des révolutions médiatiques en cours. Mais, pour les militants des libertés, l'expérience a révélé la volonté du gouvernement élu de mettre au pas les médias. « Les autorités arrivées au pouvoir pensent que les médias n'en font pas assez pour divulguer leurs actions et considèrent qu'ils font de l'opposition », affirme Habib Belaïd, ancien patron de l'Établissement de la radio tunisienne (ERT).

Appelé en janvier 2011 pour mener à bien la réforme du groupe public, Belaïd a appris son limogeage par le Journal officiel du 20 avril. « On m'avait proposé de rester à mon poste et j'avais donné mon accord à la condition que l'ERT reste totalement indépendant : ils ont dû s'apercevoir que je disais vrai... » Son remplacement brutal a provoqué une fronde à l'ERT, dont les directeurs de quatre stations ont présenté leur démission. Déjà, en janvier, le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) avait organisé un rassemblement « contre les pratiques du nouveau gouvernement », après la nomination par le gouvernement islamiste du parti Ennahdha de nouveaux directeurs à la tête de l'agence Tunis Afrique Presse (TAP), des journaux La Presse et Essahafa et des deux chaînes nationales. Accusées de vouloir placer des hommes liges aux commandes des médias publics, les nouvelles autorités sont aussi soupçonnées de vouloir brider les indépendants. Récemment, les procès contre Nasreddine Ben Saïda, directeur du quotidien Attounissia, pour avoir publié en couverture la photo d'une femme dénudée, et contre Nabil Karoui (en photo ci-dessous), directeur de Nessma TV, pour avoir diffusé le film Persepolis, jugé blasphématoire, ont choqué les milieux journalistiques. Le 3 mai, alors qu'était célébrée la Journée mondiale de la liberté de la presse, Karoui était condamné à verser une amende de 2 400 dinars (1 200 euros) pour trouble à l'ordre public et atteinte aux bonnes moeurs...

Dans ce contexte tendu, la mobilisation de groupes salafistes contre des journalistes est interprétée comme une nouvelle manipulation des islamistes au pouvoir. Fin avril, le long sit-in de jeunes militants fondamentalistes devant la télévision nationale, dont ils voulaient l'épuration, a culminé avec l'agression de trois journalistes. « En Tunisie, seul pays à avoir réussi une transition ordonnée, l'ordre frôle maintenant le désordre avec un discours de fuite en avant d'Ennahdha qui ne sait pas s'attaquer aux vrais problèmes », commente Hasni Abidi, directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam).

Nabil Karoui, le directeur de Nessma TV.

Nabil Karoui, directeur de Nessma TV (Photo : Hichem)

Interpellations. En Égypte, des méthodes plus radicales ont été dénoncées. En novembre, Amnesty International déclarait : « Le Conseil suprême des forces armées [CSFA] avait promis de défendre la liberté de parole, d'association et de réunion, mais il a fait disparaître des journaux, de la télévision et d'internet toute forme de critique envers les autorités militaires. » À la suite de l'agression et de l'interpellation de trente-deux journalistes lors de manifestations, le 4 mai, au Caire, RSF plaçait le CSFA au pouvoir dans la liste des « prédateurs de la liberté d'informer ». L'instance avait mis en garde : début octobre 2011, une lettre du général Ismaïl Etman demandait à toutes les rédactions d'éviter la publication « d'informations, déclarations, photos ou plaintes concernant le CSFA ou ses membres ».

Les chaînes de télévision publiques qui avaient été le relais fidèle du régime déchu sont maintenant acquises au CSFA. Tahrir TV, chaîne privée créée dans la foulée de la révolution par des journalistes engagés, a été rachetée et épurée. Seule OnTV, la chaîne du milliardaire copte Naguib Sawiris, continue d'être la voix des révolutionnaires. Le 21 octobre 2011, son célèbre présentateur Yosri Fouda suspendait son émission pour protester contre les pressions exercées sur lui par les autorités. « Ce n'est un secret pour personne que la mentalité d'avant la révolution nous est encore imposée, si ce n'est pire », a expliqué le présentateur dans une note personnelle diffusée sur Facebook.

Pendant ce temps, au Maroc et en Algérie...

En janvier 2012, le recul du Maroc de la 135e à la 138e place du classement annuel de RSF n'a pas forcément surpris. Bousculer les mentalités et revoir tout un système de fond en comble ne se font pas en un jour. D'autant que l'autocensure perdure. Sahara occidental, personne royale, intégrisme, droits de l'homme : certaines lignes rouges demeurent.

En Algérie, pays doté d'une presse diversifiée et pluraliste, c'est l'inverse : le nombre de procès contre des journalistes a diminué, et le pays est remonté de la 133e place à la 122e place. Mais les espoirs de voir se desserrer l'emprise des autorités sur le paysage audiovisuel après les promesses du président Bouteflika d'ouvrir le secteur il y a un an s'estompent, alors qu'aucune mesure concrète n'a encore été prise.

Dans l'Afrique du Nord postrévolutionnaire, la Libye reste un cas à part. Soumis à une censure et à une propagande exacerbées, le paysage médiatique a vu s'abolir toutes les contraintes à la chute du « Guide » Mouammar Kaddafi. Avant la contestation, le pays disposait de cinq quotidiens arabophones et de huit chaînes de télé en accès libre. Depuis, il compte des dizaines de journaux et plus de vingt chaînes qui émettent dans tout le pays. Cyberdissidents et journalistes citoyens souvent bénévoles constituent l'essentiel des rédactions, et, s'ils sont parfois encadrés par des gens du métier ou des ONG, la formation et le professionnalisme font cruellement défaut.

En outre, ces nouveaux acteurs opèrent dans un vide légal total et dans un contexte de grande désorganisation politique, qui, tout en offrant aux journalistes une liberté débridée, les met aussi à la merci des milices. Pour les ONG et les observateurs, l'urgence est donc à l'élaboration d'un code de la presse qui garantisse les droits et établisse les devoirs des journalistes. Un point que le Conseil national de transition, certes absorbé par d'autres priorités, devrait s'atteler à traiter, car il n'est pas de démocratie sans médias libres ni de médias libres sans démocratie.

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