Extension Factory Builder
08/05/2012 à 18:50
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article

Jacqueline Moudeïna est présidente de l'Association tchadienne pour la promotion et la défense des droits de l'homme (ATPDH) et avocate des victimes de Hissène Habré depuis 2000.

S'il y a un peuple en Afrique qui a observé avec attention l'élection présidentielle au Sénégal, c'est bien le peuple tchadien. L'histoire contemporaine a rapproché Sénégalais et Tchadiens. Depuis 2000, le cas de l'ancien dictateur Hissène Habré est une « patate chaude » qui suscite les critiques des organisations internationales, qui est régulièrement évoquée aux sommets de l'Union africaine et qui tient en haleine les victimes de son régime. L'élection de Macky Sall engendre donc d'immenses attentes pour les victimes de Habré.

Pour nous, l'ère Wade n'aura été qu'une course d'obstacles. Depuis la première plainte déposée au Sénégal, il y a douze ans, les victimes se sont battues et elles continueront de le faire : plainte en Belgique, nouvelle plainte au Sénégal, saisine du Comité des Nations unies contre la torture, plaidoyers auprès de la communauté internationale, promesses vaines des autorités sénégalaises... Pendant ces longues années de lutte, des centaines de survivants se sont éteints alors que Habré vit paisiblement à Dakar. Il s'est marié à une Sénégalaise, et avec notre argent il a investi à bon escient pour s'assurer un exil doré et tisser des liens allant jusqu'aux plus hauts dignitaires politiques et religieux du Sénégal.

Ne nous faisons pas d'illusions. Ce Habré-là est le même que celui qui a institutionnalisé la torture au Tchad de 1982 à 1990, qui s'est rendu responsable de la mort de 40 000 personnes et qui a organisé des vagues d'épuration ethnique. C'est lui que les Tchadiens veulent voir traduit en justice pour se réconcilier avec leur passé. L'ampleur de l'enjeu n'a d'égale que notre détermination : nous ne baisserons jamais les bras.

Avec des victimes, nous avons rencontré Macky Sall en 2009. Nous le savons attentif à notre calvaire et conscient que la manière dont le président Wade a géré le dossier a eu des effets dévastateurs sur l'image du Sénégal. N'est-il pas allé jusqu'à tenter, l'année dernière, de se débarrasser du « fardeau » Habré en l'expulsant vers le Tchad, où il avait déjà été condamné à mort par contumace pour d'autres faits ?

La seule option sérieuse, soutenue par les victimes, par le Tchad, par l'Union européenne et envisagée par l'Union africaine, c'est l'extradition vers la Belgique.

La seule option sérieuse, soutenue par les victimes, par le Tchad, par l'Union européenne et envisagée par l'Union africaine, c'est l'extradition vers la Belgique, qui en a fait quatre fois la demande. La prétendue humiliation que représenterait l'envoi d'un Africain devant des juges occidentaux est devenue une excuse parfaite pour les partisans de Habré. Mais la Belgique a déjà mené une enquête de quatre ans et peut rapidement commencer le procès : face aux victimes qui meurent petit à petit, le facteur temps est notre priorité. En outre, même si l'arrêt de la Cour de justice de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao) permettait au Sénégal de juger Habré devant un tribunal « spécial ou ad hoc à caractère international », la création d'un tel tribunal exigerait un grand travail d'élaboration, suivi de la négociation de nouvelles promesses de fonds. Un chantier qui a déjà duré plusieurs années, qu'il faudrait recommencer, et dont les partisans de Habré profiteront pour que la procédure s'éternise encore.

J'ai pu assister, en mars, à la Cour internationale de justice, aux plaidoiries entre la Belgique et le Sénégal sur les obligations du Sénégal dans l'affaire Habré. La délégation sénégalaise, formée pourtant de brillants juristes, n'est pas parvenue à expliquer pourquoi, en vingt-deux ans, leur pays n'avait toujours pas organisé le jugement de Habré ni procédé à son extradition. La condamnation par la plus haute instance judiciaire de l'Organisation des Nations unies (ONU) dans quelques mois, si le gouvernement sénégalais continuait de refuser l'extradition, serait une sanction retentissante pour le Sénégal. Tout comme le rapport que la secrétaire d'État Hillary Clinton doit soumettre au Congrès des États-Unis avant juin 2012 sur les dispositions prises par le gouvernement sénégalais pour traduire en justice Habré - rapport demandé en décembre 2011 par le Congrès lors de l'octroi d'une aide de 50 millions de dollars au Sénégal. Si des sanctions étaient prises, n'accableraient-elles pas le tout nouveau gouvernement ? Probablement. À moins qu'avec Macky Sall les attentes des victimes se concrétisent enfin.

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

0 réaction(s)

Réagir à cet article

AUTRES

Accusée d'adultère, une Syrienne est lapidée par son père et des jihadistes

Accusée d'adultère, une Syrienne est lapidée par son père et des jihadistes

Une Syrienne a été lapidée par son père et des jihadistes de l'organisation de l'État islamique dans le centre de la Syrie, selon une vidéo publiée mardi sur Youtube. Elle[...]

Football : le Camerounais Samuel Eto'o élu "Boulard d'or" 2014

C'est une distinction qui manquait encore à Samuel Eto'o. Mardi, le Camerounais a été élu "Boulard d'or" par les lecteurs du quotidien "L'Équipe", devant Zlatan Ibrahimovic [...]

RDC : le docteur Mukwege lauréat du prix Sakharov du Parlement européen

Le docteur congolais Denis Mukwege s'est vu décerner mardi le Prix Sakharov 2014 pour son travail auprès des femmes victimes de violences sexuelles dans les conflits armés de l'est de la RDC.[...]

La course pour la direction du Bureau Afrique de l'OMS est lancée...

Qui, début novembre, succédera à l'Angolais Luís Gomes Sambo à la tête du bureau Afrique de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) ?[...]

Cinéma : "Bande de filles", quatre ado dans le vent

Porté par des actrices non professionnelles, le film de Céline Sciamma "Bande de filles" pose un regard plein de fraîcheur sur les banlieues françaises.[...]

Mali : ouverture du troisième round de négociations à Alger

Les pourparlers de paix entre le gouvernement malien et les groupes armés ont repris mardi à Alger. Le ministre malien des Affaires étrangères a appelé les différents mouvements à c[...]

Comores : le juge et les putschistes présumés

Aux Comores, la justice prend son temps pour traiter les dossiers des auteurs présumés de la tentative de coup d'État du 19 avril 2013.[...]

Forces irakiennes : l'armée des ombres

Désorganisées, mal formées, livrées à elles-mêmes, les forces de sécurité nationales irakiennes essuient déroute sur déroute face aux jihadistes de l'&Ea[...]

Côte d'Ivoire : incertitudes sur le début du procès de Simone Gbagbo

La date du procès de 83 personnalités pro-Gbagbo, dont l'ancienne Première dame Simone Gbagbo, censé s'ouvrir mercredi, reste hypothétique. L'un des avocats de la défense a déclar&e[...]

Soudan : Omar el-Béchir candidat à sa réélection en 2015

Le président soudanais Omar el-Béchir est candidat à sa réélection pour la présidentielle prévue pour avril 2015. Il a été réélu mardi chef du Parti du C[...]

France : Christophe de Margerie l'Africain

Surnommé "Big moustache", le dirigeant de Total Christophe Margerie, mort dans le crash de son jet à l'aéroport de Moscou, a su faire fructifier l'héritage africain du groupe français. [...]

Sondage : faut-il reporter la CAN 2015, la déplacer ou l'annuler à cause d'Ebola ?

Se jouera-t-elle ou pas ? À quelle date ? Où ? Les rumeurs vont bon train au sujet de la Coupe d'Afrique des nations, prévue en janvier 2015 au Maroc mais menacée par l'épidémie d'Ebola.[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers