Avec la loi sur l'"indigénisation" des entreprises au Zimbabwe, Robert Mugabe peut de nouveau se poser en pourfendeur de l'impérialisme blanc. Comme au temps de la réforme agraire.
Au début, August David Brown a sans doute cru à une vaste plaisanterie. En entendant Robert Mugabe annoncer que la société qu'il dirige, le holding sud-africain Impala Platinum, allait devoir lui céder 51 % des actifs de sa filiale locale, Zimplats, il a probablement pensé à une nouvelle rodomontade du président zimbabwéen. À l'un de ces coups médiatiques sur lesquels le vieux chef a longtemps bâti sa popularité. En août dernier, il croyait encore pouvoir affirmer que « 51 %, cela ne se fera[it] pas ». Bien mal lui en a pris.
Gisement
Après des mois de difficiles négociations, et en vertu de la loi dite « d'indigénisation » des entreprises, le numéro deux mondial du platine a finalement dû s'incliner. Il a accepté, le 13 mars, le transfert de plus de la moitié de ses parts à ses salariés zimbabwéens (10 %), à une fondation représentant les populations installées aux abords de la mine (10 %) ainsi qu'à un fonds gouvernemental fort opportunément contrôlé par la Zanu-PF, le parti au pouvoir (à hauteur de 31 %). En échange, selon le quotidien sud-africain Business Day, Impala Platinum pourrait espérer recevoir 500 millions de dollars (environ 380 millions d'euros) - soit une somme inférieure à la valeur du gisement et dont personne ne peut dire avec certitude que le Zimbabwe pourra effectivement la payer.
À Harare, les entreprises étrangères tremblent, chacune craignant d'être la prochaine sur la liste. Les compagnies minières, mais aussi les banques ou les sociétés comme Nestlé ou American Tobacco, sont en principe toutes concernées. Morgan Tsvangirai, Premier ministre et chef du principal parti d'opposition (le Mouvement pour le changement démocratique, MDC), s'est inquiété du signal négatif ainsi envoyé. Plusieurs analystes, sud-africains et zimbabwéens, sont allés dans son sens, redoutant que les investisseurs étrangers rechignent davantage encore à s'engager au Zimbabwe.
Le timing ne doit rien au hasard. Des élections vont se tenir dans les mois qui viennent
Rien de tout cela n'a douché l'enthousiasme de Saviour Kasukuwere, le ministre du Développement de la jeunesse et de l'Indigénisation. Figure controversée du gouvernement (homme politique et businessman, il fait partie des 112 personnes sanctionnées par l'Union européenne), il a salué « un moment historique pour le Zimbabwe ». Interviewé par le quotidien britannique The Independent, il n'a pas nié que l'accord passé avec Impala allait surtout profiter « aux petits copains » du parti au pouvoir. « L'indigénisation va défaire [les profiteurs] d'hier, a-t-il expliqué. C'est pour cela que certains se plaignent. Nous voulons donner le pouvoir économique aux Zimbabwéens, sans tenir compte de leur appartenance ethnique, de leur langue ou de leur région d'origine. » Réponse de Morgan Tsvangirai : « C'est ce que j'appelle une rhétorique électorale, c'est comme les occupations des fermes [détenues par les Blancs, NDLR] : "Regardez, je vous ai donné la terre. Maintenant, je peux vous donner ces sociétés." »
Révolutionnaire
En politicien madré, Robert Mugabe, 88 ans, dont trente-deux passés au pouvoir, sait que ce qui a marché une fois pourrait bien fonctionner de nouveau. Au tout début des années 2000, l'accélération de la réforme agraire lui avait permis à lui, héros de la décolonisation, de se poser en chantre de la libération économique des Noirs. Or l'indigénisation des entreprises, c'est un peu la version corporate des expropriations des fermiers blancs. Grâce à elle, le chef de l'État a regagné, auprès de certains de ses concitoyens, ses galons de révolutionnaire.
Le timing, évidemment, n'est pas anodin. Des élections doivent être organisées au plus tard avant juin 2013, et Mugabe fait tout pour qu'elles se tiennent avant la date prévue. L'opposition est contre et réclame au préalable des réformes et l'adoption d'une nouvelle Constitution qui devraient notamment permettre de s'assurer de la transparence du scrutin. Et en attendant qu'une décision soit prise, Mugabe a tout à gagner en se posant en défenseur du pays.
Vidéo à hauts risques
Cinq cents dollars (377 euros) d'amende et 420 heures de travaux d'intérêt général. Telle est la peine prononcée contre six Zimbabwéens accusés d'avoir comploté contre le président Mugabe. En février 2011, ils avaient été interpellés à Harare avec 40 autres personnes à l'issue d'une réunion au cours de laquelle avait été projeté un documentaire sur le Printemps arabe. « Au Moyen-Orient, les gens étaient arrêtés pour leur participation à des manifestations pacifiques. Au Zimbabwe, on les condamne pour avoir seulement visionné une vidéo », s'est insurgée Leslie Lefkow, de l'ONG Human Rights Watch. L'accusation avait réclamé la peine maximale, soit dix ans de réclusion. S'ils échappent pour l'instant à la prison, ils pourraient cependant s'y retrouver pour dix mois s'ils ne peuvent pas payer l'amende exigée par le tribunal de Harare.
Claude Leblanc

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