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30/03/2012 à 10:50
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Amadou Haya Sanogo, le chef de la junte (assis au centre), et ses hommes, le 22 mars à Bamako. Amadou Haya Sanogo, le chef de la junte (assis au centre), et ses hommes, le 22 mars à Bamako. © Habibou Kouyate/AFP

Ils ont fait un coup d'État contre le président Amadou Toumani Touré et mis à bas la démocratie. Alors que la rébellion touarègue fait rage dans le Nord, les putschistes ont voulu punir le chef de l'État pour sa trop grande passivité.

C'est le scénario du pire, celui du gâchis et de la régression. Aussi souvent cité en exemple pour son attachement à la démocratie que critiqué pour sa pusillanimité, Amadou Toumani Touré (ATT) a été renversé, le 21 mars, par une poignée de soldats maliens jusque-là anonymes. Lui l'ancien lieutenant-colonel putschiste qui avait su résister aux pressions de son entourage et s'abstenir de briguer un troisième mandat rate sa sortie à un mois de l'élection qui devait permettre de lui choisir un successeur.

Sa chute était prévisible, entend-on déjà, tant il est vrai qu'il avait été incapable d'empêcher les salafistes d'Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) de faire du Mali leur terrain de jeu. Tant il est vrai aussi que son autorité était, depuis le 17 janvier, contestée par une nouvelle rébellion touarègue et que la communauté internationale semblait s'être lassée de cet homme qui, toujours, préférait le compromis à la démonstration de force. La troupe, entend-on encore, grondait depuis plusieurs semaines de ne pas se voir donner les moyens d'en découdre avec les insurgés du Nord. Une chute prévisible ? Peut-être. Mais personne ne l'aurait imaginée aussi rapide. Enquête sur ces heures qui ont fait basculer le Mali.

De la mutinerie au coup d'État

Dix heures, au camp militaire Soundiata Keïta de Kati, ville garnison située à une quinzaine de kilomètres de Bamako. En ce 21 mars, la situation est extrêmement tendue. Face à face, le général Sadio Gassama, ministre de la Défense, le général Gabriel Poudiougou, chef d'état-major général des armées, et des dizaines de militaires en colère. Depuis une semaine, ces derniers exigent d'être reçus par le chef de l'État. Ils réclament plus de moyens pour lutter contre le Mouvement national pour la libération de l'Azawad (MNLA) dans le Nord. Les rebelles touaregs sont bien mieux armés, s'énervent-ils. Pourquoi ne recevons-nous pas les armes qui nous ont été promises ? Le Mali peut-il accepter d'être humilié par ces « brigands » ? Un major se lève, tremblant. Il parle vite, s'en prend à ses supérieurs, les injurie presque. Des pierres fusent en direction du ministre et du chef d'état-major. Un ou peut-être deux coups de feu sont tirés en l'air par un garde du corps de Poudiougou qui tente de ramener le calme. Cela ne suffit pas. Il est 11 h 20. Les deux officiels sont précipitamment exfiltrés du camp.

S'estimant moins bien armée que les insurgés du Nord, la troupe, exaspérée, a fini par se révolter.

Tout à leur colère, les soldats n'ont pas besoin de se concerter pour décider de la marche à suivre. Un premier groupe se dirige vers l'armurerie, casse les portes et fait main basse sur fusils-mitrailleurs, carabines et munitions. Un second groupe se rend au garage et s'empare des quatre BRDM (blindés légers) et des deux BTR 60 (véhicules de transport de troupes) stationnés à Kati. Les mutins prennent la direction de la capitale, mais n'ont, à ce moment précis, aucune idée de ce qui va se passer ensuite. Pour eux, une seule chose est sûre : c'est à Bamako que les décisions se prennent. C'est là qu'il faut aller.

Peu avant 16 heures, une centaine de soldats, entassés dans des pick-up, font irruption dans la cour de l'Office de radiodiffusion télévision du Mali (ORTM) et tirent en l'air. C'est la stupeur, puis la panique. « Nous ne voulons pas vous faire de mal, on vous demande juste de rentrer chez vous », crient les militaires. Bureau après bureau, ils supervisent l'évacuation des animateurs, journalistes et techniciens. Seul le directeur de la maison, Baly Idrissa Sissoko, est autorisé à rester. « Il a demandé à partir le dernier et ils ont accepté », raconte un témoin.

Pendant ce temps, au palais de Koulouba, l'inquiétude monte. Le chef de l'État sait que la situation a mal tourné à Kati, mais, épuisé par ces feux qui s'allument de toute part, il persiste à croire qu'elle va s'arranger. Un détachement d'une soixantaine de bérets rouges est venu renforcer la sécurité autour du palais, et les parachutistes, ATT le sait, lui sont fidèles : il a été l'un des leurs. À 15 h 30, les premiers tirs (au pistolet-mitrailleur, puis à l'arme lourde) éclatent autour de la présidence. Les bérets rouges résistent, mais, vers 21 heures, le portail cède. Lorsque les mutins pénètrent à l'intérieur du palais, le président n'y est plus : il a été exfiltré trois heures plus tôt par le lieutenant-colonel Guindo, son ancien aide de camp, récemment promu à la tête du 4e régiment de parachutistes de Djicoroni.

ATT était fatigué. Mentalement il était déjà parti, confie l'un de ses derniers visiteurs.

Ensuite, tout va très vite. Plusieurs poids lourds du gouvernement sont arrêtés. Parmi eux, Mariam Kaidama Cissé, la Première ministre, Soumeylou Boubèye Maïga, le ministre des Affaires étrangères, Sadio Gassama, son collègue à la Défense, et Kafougouna Koné, chargé de l'Administration territoriale et de la préparation des élections. L'ancien chef du gouvernement, Modibo Sidibé, et le maire de Bamako, Adama Sangaré, sont eux aussi interpellés à leur domicile. Soumaïla Cissé, candidat à la présidentielle, a eu plus de chance : il n'était pas chez lui quand les militaires ont débarqué. Et l'ancien président Alpha Oumar Konaré ? Il était bien à Bamako, mais Titibougou, le quartier où il réside, a été épargné par les premières violences.

Le lendemain vers 5 heures du matin, les Maliens découvrent, sur leur écran de télévision, les visages des nouveaux maîtres du pays. Dans les heures qui suivent, le palais présidentiel, en partie incendié, est mis à sac, tout comme les résidences des enfants d'ATT. Malgré l'instauration du couvre-feu, les pillages se poursuivront, le 22 mars, accompagnés de tirs sporadiques. Bilan provisoire : au moins trois morts - des civils touchés par des balles perdues - et une quarantaine de blessés.

Qui sont les putschistes ?

Face à la caméra, ils sont une vingtaine, tous en treillis, mais c'est le lieutenant Amadou Konaré qui prend la parole. D'une voix parfois hésitante, selon un scénario vu et revu au sud du Sahara, il dénonce « l'incompétence » de l'État, proclame la dissolution des institutions et l'instauration d'un Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l'État (CNRDR).

Un peu plus tard, celui qui apparaît comme le chef de la junte, le capitaine Amadou Haya Sanogo, appelle au calme. Titulaire d'un CAP maintenance, cet homme de 39 ans originaire de Ségou a fait plusieurs stages aux États-Unis avant de devenir instructeur à l'École militaire interarmes de Koulikoro (Emia), puis professeur d'anglais au prytanée militaire de Kati, où il avait été scolarisé. Il était jusque-là inconnu du grand public, mais entretenait de très bons rapports avec la troupe, au camp de Kati. C'est lui le « président » du CNRDR, dont Amadou Konaré devient le porte-parole. Aucun haut gradé ne figure parmi les putschistes - et, deux jours après le coup de force, aucun n'avait publiquement accepté de rallier les mutins.

Coïncidence, c'est aussi un 22 mars, en 1991, qu'un soulèvement étudiant était réprimé dans le sang par le régime de Moussa Traoré. Quatre jours plus tard, il était renversé par un certain Amadou Toumani Touré.

Les raisons de la colère

« Notre armée n'était pas dans les conditions souhaitées pour servir de façon adéquate et professionnelle », a déclaré le capitaine Sanogo. Il aurait aussi bien pu ajouter que défaite et humiliation ne font pas bon ménage. Depuis la mi-janvier, dans le Nord, villes et garnisons sont attaquées - et désertées - les unes après les autres. Anderamboukane, Abeibara, Ménaka, Tinzawaten... Le 10 mars, c'était au tour du camp d'Amachach, situé à la périphérie de la ville de Tessalit, dans la région de Kidal. Épuisés, des soldats ont souvent abandonné armes et treillis pour se réfugier dans les pays voisins comme de simples civils, avant d'être rapatriés et accueillis assez fraîchement par leur hiérarchie et la population. Sans compter que le massacre du camp d'Aguelhok, le 24 janvier, avait déjà porté un coup très dur au moral des troupes : 70 militaires avaient été exécutés, et les photos de leurs corps atrocement mutilés avaient fait le tour du web.

La faute au commandement et au président ATT, selon les putschistes. « Ils nous ont envoyés au casse-pipe, s'emporte l'un d'eux. Nous nous battons avec des fusils-mitrailleurs tandis que les rebelles ripostent avec des missiles à courte portée. » La lenteur du ravitaillement et les tergiversations du commandement ajoutent à l'exaspération des soldats. En l'absence de Poudiougou, rappelé à Bamako le 31 janvier (et surnommé depuis « le général de salon »), les opérations de terrain étaient dirigées par le général Kalifa Keïta, chef d'état-major de l'armée de terre (mis aux arrêts le 22 mars à Gao). Mais en théorie seulement. Car, avec la troupe, le contact est difficile. L'essentiel des décisions opérationnelles est pris par les colonels-majors El Hadj Gamou et Mohamed Ould Meidou, qui jouissent de toute la confiance d'ATT. Un motif d'insatisfaction supplémentaire pour les hommes du rang, qui rechignaient à servir sous les ordres de Gamou, un ancien de la rébellion touarègue de 1990. Des hommes également rendus amers par l'enrichissement de certains gradés, soupçonnés d'avoir profité des nombreux trafics qui fleurissent au Mali, quand eux-mêmes sont payés 40 000 F CFA par mois (60 euros).

Toutefois, les problèmes qui minent l'armée ne datent pas d'hier. Mal formée, déstructurée, sous-équipée, elle fait figure de maillon faible dans la lutte régionale contre le terrorisme, le narcotrafic et les bandes armées. Jamais le Mali n'a été en mesure d'appliquer le droit de poursuite de convois suspects en vigueur depuis 2010 entre les pays de la zone. Les voisins, en revanche, ne se privent pas. L'aviation mauritanienne n'a-t-elle pas pilonné un convoi d'Aqmi à Toual, dans la région de Tombouctou, le 11 mars dernier, sans même en avertir Bamako ? Une humiliation de plus...

Le Mali isolé

Le 23 mars, les condamnations étaient unanimes. L'Union africaine (UA), l'Algérie, le Maroc, la Mauritanie, le Niger, les États-Unis ou la France (le gouvernement tout comme François Hollande, le candidat socialiste à la présidentielle)... Tous demandent le retour à l'ordre constitutionnel et le respect du calendrier électoral. Le Conseil de sécurité de l'ONU est allé jusqu'à exiger « le rétablissement du gouvernement démocratiquement élu ». « C'est un coup de force que nous condamnons, que nous n'accepterons pas, a prévenu Alassane Ouattara, le président ivoirien et tout nouveau chef de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest [Cedeao]. Nous n'accepterons pas la mise en place d'un gouvernement militaire au Mali. » Un élan réprobateur qui rappelle celui avec lequel la communauté internationale avait fustigé les coups de force du général Robert Gueï en Côte d'Ivoire ou de Moussa Dadis Camara en Guinée. Si elle devait s'installer durablement à la tête du Mali, la junte serait donc bien isolée. D'autant que Paris a annoncé la suspension de sa coopération bilatérale avec Bamako, tandis que Washington, la Banque mondiale et la Banque africaine de développement (BAD) annoncent (ou promettent) le gel de leurs aides.

ATT a-t-il failli ?

« Le régime d'ATT, c'était un mélange de pouvoir hypercentralisé et de pusillanimité », dit une grande figure politique de l'Afrique de l'Ouest. « Ce régime manquait de virilité, ajoute cruellement un ministre français. La règle d'ATT, c'était de faire l'autruche. » De fait, face aux terroristes d'Aqmi, ATT était dans le déni. « À la différence de ses voisins, il croyait avoir la paix en évitant le combat », juge un diplomate français. Le président malien n'aimait pas que l'on qualifie son pays de maillon faible de la lutte antiterroriste. Il n'empêche : depuis huit ans, le Nord-Mali est devenu le refuge des salafistes algériens. « Comment se fait-il que l'État malien ne soit jamais venu à bout d'une bande armée de quelques centaines d'hommes ? » s'interroge en privé Mohamed Ould Abdelaziz, le président mauritanien.

Le président Amadou Toumani Touré.

© AFP

Sur la question touarègue, le déni ne date pas d'aujourd'hui. En 2005, lors de la fête du Maouloud, le colonel Kadhafi s'invite à Tombouctou, y convoque tous les chefs touaregs de la sous-région, et signe avec eux une charte pour la Fédération du Grand Sahara. À partir de ce moment, ATT n'est plus maître chez lui. Jusqu'au massacre d'Aguelhok, fin janvier, il garde la confiance de sa troupe. Mais après cette tuerie, c'est fini. L'armée est humiliée, traumatisée. Jamais le président malien ne trouvera les mots ni les gestes pour la réconforter. Confidence de l'un de ses derniers visiteurs : « Quand il m'a reçu, une semaine avant le putsch, j'ai vu un homme fatigué. Mentalement, il était déjà parti. »

Le Boeing de la coke (qui avait atterri dans le désert malien en novembre 2009), la corruption des officiers supérieurs et des hauts fonctionnaires... Les griefs ne manquent pas contre ce président qui a sans doute fait le mandat de trop. Mais à Bamako, ATT n'est pas le seul à s'être enfoui la tête dans le sable. Dès les années 1990, sous la présidence d'Alpha Oumar Konaré, l'armée malienne s'est retirée de plusieurs postes avancés qui indisposaient les chefs touaregs et les trafiquants en tout genre.

À l'Assemblée, il a fallu attendre l'offensive rebelle de janvier pour que les députés organisent enfin un débat sur la question du Nord. Et puis, tout cela ne serait pas arrivé sans la chute de Kadhafi et l'afflux de 2 000 hommes surarmés au Mali. Nicolas Sarkozy a fait tomber le « Guide » de la Jamahiriya sans prévoir le coup d'après. ATT aussi est la victime d'une politique française à courte vue.

Attention, toutefois, à la caricature. Le général Toumani Touré a une tout autre dimension. C'est un vrai démocrate. En 1992, il a rendu le pouvoir aux civils. Cette année, il n'a pas essayé de modifier la Constitution pour s'accrocher au pouvoir. Au fond, c'est peut-être cela que l'Histoire retiendra.

À quand les élections ?

« Nous n'avons pas l'intention de confisquer le pouvoir », a promis le capitaine Sanogo. Cela reste à prouver. Initialement prévue pour le 29 avril, l'élection présidentielle est repoussée sine die. Elle n'aura pas lieu avant que l'intégrité territoriale du pays soit restaurée, ont dit les militaires, soit dans « trois, six ou neuf mois, en fonction du temps qu'il faudra pour tout mettre en place ». Le chef de la junte a annoncé la formation d'un gouvernement d'union nationale associant la classe politique et la société civile. Mais au lendemain du coup d'État, seul Oumar Mariko, le candidat du parti Solidarité africaine pour la démocratie et l'indépendance (Sadi), et Mahmoud Dicko, le président du Haut Conseil islamique, avaient fait part de leur soutien à la junte.

Quelle sera l'attitude des rebelles touaregs ? Le MNLA, bien sûr, se réjouit de la chute du président ATT. « Nos objectifs sont inchangés, nous nous battons pour l'indépendance, continuent-ils d'affirmer. Sur le terrain, nos combattants sont d'ores et déjà en mouvement vers des villes du Sud. » Les putschistes seront-ils en mesure de faire barrage à une nouvelle offensive ? Arrivés au pouvoir à la faveur d'un coup de sang, ils n'ont pas pour l'instant de plan d'action. Des consultations avec la classe politique seraient en cours. Pas sûr que cela suffise.

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Malika Groga-Bada, Christophe Boisbouvier, Baba Ahmed

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