Le rôle d'un journal d'information n'est pas seulement de faire éclater, quand il le peut et parce qu'il le doit, tel ou tel scandale forcément médiatique, mais aussi et surtout de suivre jusque dans la chambre les pas de ceux qui cherchent à en étouffer les conséquences. D'où cette question : que s'est-il passé, sur le plan judiciaire et financier, pour les principaux auteurs et bénéficiaires des détournements massifs - plus de 30 milliards de F CFA - opérés au sein de la Banque des États de l'Afrique centrale (Beac) ? Deux ans et demi après la révélation de ce fric-frac par Jeune Afrique, la réponse est consternante : rien. Aucun jugement n'a eu lieu, aucune condamnation n'a été prononcée, la Beac n'a jamais cherché sérieusement à récupérer l'argent volé et les protagonistes de cette affaire sont tous en liberté, à l'exception d'un seul, un simple lampiste, oublié au fond d'une geôle centrafricaine.
Tous, donc, vaquent tranquillement à leurs occupations. L'un s'est fait élire député chez lui avec l'appui de son président, point de départ, on l'imagine, d'une nouvelle carrière et d'une nouvelle virginité. Un autre jouit paisiblement de sa retraite et compte bien, toute honte bue, obtenir de son ex-employeur qu'il lui offre un parachute doré. Un troisième dirige sans sourciller le cabinet d'un grand chef de la région. Un quatrième continue de jouer dans son pays à l'opposant pourfendeur de mauvaise gouvernance... Quant au mécano du hold-up, relâché en catimini après quelques semaines de prison, il a été signalé tout récemment à Paris en train de procéder à de discrètes opérations immobilières pour le compte de... la Beac.
L'impunité étant la règle et aucune leçon n'ayant apparemment été tirée du scandale, rien d'étonnant à ce que la gestion actuelle de la Banque centrale paraisse toujours aussi opaque, ni à ce que demain les mêmes causes reproduisent les mêmes effets. Pourquoi d'ailleurs en serait-il autrement, quand on sait que le patron de l'une des plus grandes institutions régionales, après avoir encaissé ses vertigineuses indemnités de départ, continue de toucher son très confortable salaire et de diriger ladite institution, non pas depuis le siège de cette dernière, mais depuis son domicile, où il est officiellement en mission - c'est-à-dire entièrement pris en charge ? Cela fait un an que ça dure, et, manifestement, nul ne songe à s'en plaindre.
Soyons lucides, quitte à choquer : ce type d'aberration ne se rencontre plus guère, sur le continent, qu'en Afrique centrale, et il serait temps que les dirigeants de cette région se penchent sérieusement sur ce qui apparaît comme une spécificité aussi malsaine qu'inexplicable. Les hommes n'y sont pas plus corruptibles qu'ailleurs, le pétrole qui y coule n'est pas en soi une malédiction et les chefs d'État n'y ont pas moins, a priori, le souci de l'intérêt public. En Afrique centrale, comme partout, l'argent n'a pas d'odeur. Mais pour beaucoup de responsables politiques et économiques de la région, il n'a pas non plus d'honneur. Serait-ce là l'explication ?

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