Extension Factory Builder
15/03/2012 à 09:11
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Un homme dans les rayons d'un magasin 100% Halal à Nanterre, en France. Un homme dans les rayons d'un magasin 100% Halal à Nanterre, en France. © AFP

Conséquence de l'émergence de l'islam dans l'espace public, le mot "halal" a fait une entrée fracassante dans la campagne présidentielle française. L'abattage rituel des animaux destinés à la consommation a certes un fondement religieux. Mais il est surtout un signe d'appartenance communautaire. Et le prétexte à bien des amalgames.

Il y a trente ans à peine, le mot halal était introuvable dans le lexique français. Aujourd'hui, on le trouve un peu partout à Paris, sur les enseignes des restaurants et des magasins d'alimentation, en particulier dans les quartiers habités ou fréquentés par les musulmans. Depuis quelque temps, il s'invite même dans la campagne pour l'élection présidentielle de 2012. Les amalgames concernant la notion de halal sont devenus légion. Ils ne sont que le révélateur des difficultés concrètes d'insertion de la communauté musulmane.

Revenons aux origines. Appliquée à la nourriture, la notion de halal (« licite ») est l'opposé de haram (« illicite », mais également « sacré » dans d'autres contextes). Contrairement à l'Ancien Testament (voir, par exemple, Deutéronome XIV), où les interdits alimentaires sont nombreux, le Coran limite les nourritures illicites à quatre. Voici ce que dit le verset 145 de la sourate VI, l'un des derniers révélés, selon les sources des asbab al-nuzul (« circonstances de la révélation ») : « Déclare : "Je ne trouve dans ce qui m'a été révélé rien d'illicite pour celui qui consomme une nourriture, en dehors des animaux crevés, du sang répandu, de la viande de porc - car c'est une souillure - ou ce qui, par perversité, a été sacrifié à [une divinité] autre que Dieu. Cependant, celui qui en consommerait par contrainte et non dans l'intention d'être rebelle ou transgresseur, Dieu [lui pardonne] car ton Seigneur est indulgent et miséricordieux" » (traduction de B. Hamza). Même la consommation du vin, réputée pour être illicite dans la littérature du Fiqh, n'y est pas incluse.

Qu'est-ce à dire, sinon que les interdits alimentaires sont communs aux trois religions monothéistes et, à l'instar des rites communautaires, n'ont pas tous leur fondement dans les textes sacrés ? Si les juifs pratiquants respectent toujours ces interdits rigoureux, les chrétiens, à l'exception, jusqu'à aujourd'hui, de ceux d'Éthiopie, s'en sont débarrassés assez tôt, se fondant sur la célèbre formule de Jésus : « Il n'y a rien d'extérieur à l'homme qui puisse le rendre impur en pénétrant en lui, mais ce qui sort de l'homme, voilà ce qui rend l'homme impur » (Marc 7, 15).

Quant aux musulmans, leur attitude envers la nourriture en général et envers les interdits alimentaires en particulier est loin d'être univoque. Sihem Missaoui lui a consacré une belle thèse de presque mille pages publiée en arabe, à Tunis, en 2008. Autant dire qu'on a toujours tort de réduire cette question à caractère anthropologique, sociologique, économique et politique à sa seule dimension religieuse.

Cependant, le thème qui défraie plus que d'autres la chronique pro- et antihalal concerne la consommation de viande égorgée rituellement et l'abattage des animaux destinés à cette consommation. On doit alors se demander pourquoi ce problème soulève tant de passions en France, alors que, d'une part, les musulmans dans les pays de tradition chrétienne avaient coutume, jusqu'au regain récent de religiosité, de manger la viande qui se trouve sur le marché, exceptée celle de porc, considérant que le Coran ne l'interdit pas (« La nourriture de ceux qui ont reçu l'Écriture est licite pour vous », Coran V, 5), et que, d'autre part, les règles d'abattage instituant l'évanouissement de l'animal avant de le tuer ne datent que de 1965, et n'avaient point soulevé à l'époque de réactions de la part des chefs religieux musulmans.

Les arguments avancés par les uns et les autres n'aident guère à comprendre le problème. La consommation de viande halal est devenue un signe d'appartenance communautaire. Elle est semblable en cela à la circoncision, qui n'a pas non plus de base coranique et n'occupe dans la littérature jurisprudentielle qu'une partie infime et très marginale, mais qui, dans la conscience islamique commune, est centrale. Comme on ne conçoit pas qu'un musulman ne soit pas circoncis, on ne conçoit plus qu'un musulman consomme de la viande d'un animal qui ne soit pas égorgé rituellement, selon la doctrine islamique.

Les explications par la nécessité de respecter les préceptes religieux, d'un côté, et par des considérations d'hygiène et de non-cruauté envers les animaux, de l'autre, ne sont en définitive que prétextes à occulter des enjeux d'un autre ordre, relatifs à la visibilité culturelle de la communauté musulmane et à la place des musulmans dans la vie politique et économique, d'où ils sont généralement exclus tant qu'ils ne se conforment pas aux normes sociales communes. Sans tenir compte des causes profondes de cette exclusion dans le contexte de la crise économique structurelle que traverse l'Europe, il est illusoire de prétendre résoudre la question du repli identitaire, dont l'attachement à la nourriture halal n'est qu'une des manifestations publiques, à l'instar du foulard, par des solutions faisant appel aux débats théologico-religieux stériles qui n'aboutissent qu'à renforcer ce repli. 

* Islamologue tunisien, auteur, entre autres, de l'Islam entre le message et l'Histoire (Albin Michel, 2004).

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

International

Ebola : pourquoi l'armée américaine entre en scène au Liberia

Ebola : pourquoi l'armée américaine entre en scène au Liberia

Le chef des troupes américaines en Afrique (Africom) va diriger en personne depuis Monrovia le déploiement de 3 000 soldats pour lutter contre l'épidémie d'Ebola. Les raisons d'une intervention spectacu[...]

Réchauffement climatique : à New York, Ban Ki-moon appelle les États à "changer de cap"

À l'ouverture du sommet de l'ONU sur le climat à New York, Ban Ki-moon, secrétaire général des Nations unies, a appelé mardi les dirigeants du monde à "changer de cap" et[...]

Matraques électriques, bâtons cloutés... : quand la Chine fournit l'Afrique en instruments de torture

Les relations Chine-Afrique sont de plus en plus intenses, y compris dans le secteur des instruments de torture. L'Empire du Milieu fournirait notamment, selon Amnesty international, à divers pays du continent des[...]

Michaëlle Jean : "Ma candidature à la Francophonie est le résultat d'une écoute"

À deux mois du sommet de l'OIF, prévu à Dakar les 29 et 30 novembre, cinq candidats sont en lice. Parmi eux, la Canadienne d'origine haïtienne Michaëlle Jean, qui aspire à devenir[...]

ONU : le sommet sur le climat s'ouvre à New York

Des représentants de plus de 120 pays se rencontrent mardi à New York pour un sommet de l'ONU sur le climat. Objectif : donner un nouvel élan aux négociations internationales à venir sur le[...]

Syrie : premières frappes américaines et premières victimes parmi l'État islamique

Les premières frappes menées mardi avant l'aube en Syrie par la coalition dirigée par les États-Unis ont fait plus de 20 morts parmi les combattants de l'État islamique (EI), selon le premier[...]

Le groupe terroriste Jund al-Khilafa revendique le rapt d'Hervé Gourdel en Kabylie

L'annonce est survenue quelques heures après que l'État islamique (EI) a appelé au meurtre de citoyens des pays de la coalition qui lutte contre lui, le 22 septembre. Mais Hervé Gourdel, guide de[...]

"Fessemania" : l'avant-garde de l'arrière-train africain

Les tenants de l’ordre esthétique mondial ont décidé que les grosses fesses étaient désormais à la mode. L’Afrique n’a pas attendu leur diktat…[...]

Ebola : le missionnaire rapatrié en Espagne est dans un "état grave"

Un missionnaire catholique espagnol contaminé par le virus Ebola en Sierra Leone a été rapatrié dans la nuit de dimanche à lundi à Madrid. Selon les services médicaux, il est[...]

L'État islamique appelle à tuer des civils français et américains

Le porte-parole de l'État islamique a appelé lundi ses partisans à riposter aux frappes lancées par la France et les États-Unis dans le nord de l'Irak en s'en prenant à leurs [...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers

Jeune Afrique Emploi

Toutes les annonces