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21/02/2012 à 17:00
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Un soldat de l'armée du Mali, dans l'est du pays, en 2006. Un soldat de l'armée du Mali, dans l'est du pays, en 2006. © Reuters

Ils ne sont que quelques centaines, mais menacent la stabilité de tout le nord du Mali, à moins de trois mois des élections. Mieux équipés et plus déterminés que jamais, les rebelles touaregs du MNLA ont pris tout le monde de court.

Les rébellions touarègues, le Mali en a l'habitude. En 1963, puis en 1990, puis à nouveau en 2006, les « hommes bleus » ont pris les armes. Mais jamais Bamako n'avait à ce point été pris au dépourvu. Depuis que Ménaka a été attaqué, le 17 janvier, par les hommes du colonel Assalat Ag Habbi, un déserteur de l'armée malienne, les combats se multiplient et les villes tombent, pour ensuite être reprises - mais pas toujours. Tessalit, Aguelhok, Leré, Niafunké, Goundam, Anderamboukane, Tinzawaten... La liste est longue et fait la fierté du Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA), créé en juillet 2011. Pour la première fois, c'est la stabilité de tout le Nord qui est menacée. Dans la classe politique et la société civile maliennes, les appels au cessez-le-feu se sont multipliés. Mais même si une solution politique devait être trouvée, le fond du problème (l'irrédentisme touareg, alimenté par un sentiment de marginalisation économique, politique et communautaire et par la non-application des accords conclus en 2009) ne sera pas résolu dans l'immédiat. Enquête sur une guerre cachée, sans témoins ni observateurs, qui fait peur à toute la région.

Que fait ATT ?

Le chef n'est jamais inquiet. Il n'empêche que, chaque jour, le président Amadou Toumani Touré (ATT) appelle le QG de l'armée à Gao, où il a placé des hommes de confiance, et il n'a pas cru bon de s'éloigner du pays pour assister au sommet annuel de l'Union africaine, à la toute fin du mois de janvier. Plutôt que de le remplacer à Addis-Abeba, Soumeylou Boubèye Maïga, son ministre des Affaires étrangères, a été envoyé négocier avec une délégation touarègue, le 2 février, à Alger. Sans succès. ATT, enfin, a procédé à un léger remaniement ministériel, remplaçant Natié Pléah, à la Défense, par Sadio Gassama, jusque-là chargé de la Sécurité intérieure et de la Protection civile.

À Bamako, les informations sur l'état d'esprit du chef de l'État et sur le dispositif militaire mis en place sont distillées au compte-gouttes. Aucun élément non plus sur le coût de cette guerre, chère en munitions, en équipements militaires et en carburant. Le bilan humain lui-même est difficile à vérifier. Officiellement, l'armée aurait perdu une quarantaine d'hommes, mais, de source proche de l'état-major, on laisse entendre que la réalité serait plus proche des 120 victimes.

Poudiougou le fidèle

Le général Poudiougou, chef d'État-major général des armées, à droite, et le président ATT, à gauche, à Kati, en janvier 2011.

© Baba Ahmed

Au lendemain de l'attaque contre Ménaka, il s'était installé à Gao. Depuis, il est revenu à Bamako, mais coordonne toujours la lutte contre la rébellion. « Il », c'est le général Gabriel Poudiougou, 57 ans, nommé en 2008 au poste de chef d'état-major général des armées. Originaire de Dana, dans la région de Mopti (Centre), c'est un fidèle du président ATT, auquel il doit son grade actuel. Issu de l'École militaire interarmes (Emia) de Koulikoro, il a parfait sa formation d'officier en Union soviétique, puis sur les bancs de l'École de guerre, à Paris, avant de prendre la direction de la garde nationale, de 1994 à 2001. Longtemps en poste dans la région de Kidal, il connaît le terrain et ses difficultés, et, à l'époque où il était simple colonel, il avait déjà eu affaire aux hommes d'Ibrahim Ag Bahanga, figure de la rébellion touarègue, mort en août 2011.

Les forces en présence

C'est à Gao que l'armée malienne a installé son quartier général. Poudiougou n'y est plus depuis le 30 janvier, mais il a laissé sur place les généraux Kalifa Keïta, chef d'état-major de l'armée de terre, et Wali Sissoko, adjoint au chef d'état-major de l'armée de l'air. Eux-mêmes s'appuient sur deux officiers qui ont aidé à mater la rébellion touarègue de 2006 dans la région de Kidal : les colonels-majors El Hadj Gamou et Mohamed Ould Meidou. Le premier a l'avantage d'être un Touareg, de la tribu Imghad, et a été le commandant de la région militaire de Gao. Le second est un Maure, ancien commandant de la région militaire de Mopti, et lui aussi est un familier des missions de rétablissement de l'ordre dans le nord du pays.

Sous leurs ordres, un peu plus de 1 000 hommes, déployés sur place à la fin décembre, alors que Bamako percevait les premiers frémissements de la rébellion. Ils sont venus épauler les garnisons de Kidal et de Gao, et ont reçu le soutien de milices arabes et touarègues ralliées au pouvoir central (près de 400 hommes, estime-t-on de source militaire). Ils ont à leur disposition des 4x4, des blindés de reconnaissance de type BRDM, des véhicules de transport de troupes de fabrication sud-africaine (RG-31 Nyala) et des blindés légers. Sans compter le soutien d'hélicoptères de combat (des Mi-24 achetés à la Bulgarie, entretenus et pilotés, pour certains, par des Ukrainiens) et d'avions de reconnaissance. Néanmoins, l'armée malienne peine à contenir les assauts des rebelles, moins nombreux certes, mais bien équipés - et extrêmement motivés.

Près de 400 Touaregs ont quitté la Libye après la chute du "Guide" et on rejoint l'insurrection.

Le MNLA, lui, a pris ses quartiers dans les collines autour de Zakake, au nord de Kidal, et revendique un millier d'éléments. Il y a là d'anciens soldats de l'armée libyenne revenus au pays et emmenés par Mohamed Ag Najem, ex-colonel de Kadhafi ; ils seraient un peu moins de 400. Dans le nord du Mali, ils ont retrouvé les hommes d'Ag Bahanga. Leurs armes sont des fusils d'assaut, des missiles (sol-sol et sol-air), des lance-roquettes multiples BM-21 (« orgues de Saline ») et des mortiers, tout droit venus des arsenaux libyens. « Les rebelles, fait-on remarquer à Bamako, sont presque mieux équipés que nos soldats. Pas étonnant qu'il y ait des désertions. »

Ag Najem, l'ennemi public numéro 1

Le cerveau des attaques de la mi-janvier, c'est lui : Mohamed Ag Najem. Âgé d'une cinquantaine d'années, originaire de l'Adrar des Ifogha, il a servi dans l'armée libyenne avec le grade de colonel-major jusqu'en juillet 2011. Positionné à Sebha, dernière grande ville du Sud, au croisement des axes qui mènent à l'Algérie, au Niger et au Tchad, il était affecté à « la surveillance des voies de passage pour lutter contre les trafiquants », précise le MNLA. À Bamako, on fait valoir que le poste lui a très certainement permis de rentrer au pays les poches pleines.

Le blues de l'armée

En pleine restructuration, enchaînant encore des programmes de formation avec des militaires français, américains ou algériens, l'armée malienne n'était pas préparée à affronter un ennemi aussi aguerri. Certes, la hiérarchie a pris soin d'intégrer à chaque unité des Touaregs et des Arabes, qui parlent les langues de l'Azawad (c'est-à-dire le tamasheq, la langue des Touaregs, mais aussi le songhaï, l'arabe ou le peul). Mais en face, les rebelles sont organisés en petites unités et harcèlent les positions de l'armée. Chaque semaine, des militaires touaregs désertent pour rejoindre les rangs du MNLA. « Leurs frères d'armes se méfient d'eux, explique Hama Ag Sid Ahmed, porte-parole de la rébellion. [Les Touaregs de l'armée régulière] craignent pour leur vie, alors ils préfèrent partir. »

Communication de guerre ? Oui, mais pas seulement. Plusieurs officiers ont bel et bien fait défection. Là aussi, l'armée répugne à communiquer, mais le lieutenant-colonel Mbarek Ag Akly et le colonel Iba Ag Moussa sont passés à l'ennemi. Même chose, début février, pour le colonel Hassan Ag Mehdi, jusque-là haut fonctionnaire au ministère malien de la Défense. Dans un communiqué, il dénonce l'attitude de Bamako « qui a jeté sur les routes de l'exil des cadres, des officiers, des diplomates, des députés et même des ministres [allusion au ministre de l'Agriculture, Aghatam Ag Alhassane, qui a mis sa femme à l'abri à Ouagadougou, et à Ahmed Mohamed Ag Hamani, ancien Premier ministre d'ATT, qui a envoyé ses proches au Sénégal, NDLR] à cause de leur couleur de peau et de leur appartenance ethnique ».

De fait, le 1er et le 2 février, à Bamako et à Kati (ville garnison proche de la capitale), des commerces tenus par des Touaregs ou d'autres Maliens à la peau claire ont été saccagés, faisant craindre une résurgence des tensions ethniques.

Avec Aqmi, même combat ?

S'il y a une chose dont se défend le MNLA, c'est d'entretenir des liens avec Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). « Au contraire ! On veut débarrasser nos terres de ces gens, martèle Hama Ag Sid Ahmed. Nous avons déjà sorti des mains d'Aqmi une vingtaine de jeunes Touaregs. »

Sur le terrain, les choses ne sont pas si simples. Les rebelles n'ont-ils pas planté leur drapeau sur certaines villes du Nord en criant « Allah Akbar ! » (« Dieu est grand ! ») ? On sait aussi que Iyad Ag Ghali, le meneur des rébellions touarègues de 1990 et 2006, est un parrain tacite du MNLA. Or il entretient des liens - familiaux, selon certaines sources - avec un émir touareg d'Aqmi, Abdelkrim Targui, connu pour ses méthodes expéditives. Certains n'ont pas manqué de faire le lien avec les corps de soldats mutilés retrouvés à Aguelhok, en janvier. « C'est de la manipulation, déclare-t-on au MNLA. Les soldats n'ont pas été massacrés et ces photos sont de vieilles images qui visent à discréditer notre action. »

Des Occidentaux attentifs

Depuis le début de l'offensive touarègue, ATT a eu deux conversations téléphoniques avec Alain Juppé, le ministre français des Affaires étrangères. Lui a-t-il demandé de l'aide ? « Au minimum, ATT a dû demander aux Français et aux Américains de partager avec lui les renseignements de leurs satellites sur tout ce qui bouge dans le nord du Mali, confie une source sécuritaire. Et pour Paris et Washington, il est difficile de dire non. »

Approché par le MNLA, Paris a répondu : "Pas touche à l'intégralité territoriale du Mali."

Plus que les États-Unis la France est impliquée dans les événements du nord du Mali. À cause, bien entendu, des six otages français que détient Aqmi dans cette région. Fin 2011, des notables touaregs proches du MNLA sont venus à Paris pour tenter une opération séduction. Moyennant une attitude bienveillante à l'égard du mouvement rebelle, ils se sont dits prêts à aider la France dans ses efforts pour combattre les salafistes. Réponse des Français : « Si vous voulez régler son compte à Aqmi, c'est très bien, mais ce n'est pas une raison pour qu'on vous soutienne contre le gouvernement malien. »

Paris a quelques griefs contre ATT : « Dans le dossier Aqmi, il a mis la tête dans le sable. Et dans celui du code de la famille, son recul n'est pas glorieux. » Mais les Français reconnaissent que c'est un président démocrate, qui ne s'accroche pas au pouvoir. Surtout, ils ne veulent pas entendre parler de l'indépendance de l'Azawad. « On l'a dit aux proches du MNLA, précise un haut fonctionnaire. Pas touche à l'intégrité territoriale du Mali. Si vous demandez l'indépendance, on ne pourra pas vous soutenir. En revanche, si un dialogue s'instaure pour une régionalisation ou une autonomie du Nord, on est prêts à aider, mais pas en première ligne. »

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Malika Groga-Bada, avec Baba Ahmed, à Bamako, et Christophe Boisbouvier

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