03/02/2012 à 10h:22 Par Christophe Boisbouvier
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Nicolas Sarkozy et Alassane Ouattara ont eu une discussion de cinq minutes en tête à tête. Nicolas Sarkozy et Alassane Ouattara ont eu une discussion de cinq minutes en tête à tête. © AFP

Pour sa première visite d'État, le président ivoirien, Alassane Ouattara a été chaleureusement accueilli par son ami français. Ce qui ne les a pas empêchés d'aborder les questions délicates de la réconciliation et de la dette ivoiriennes.

Que se sont-ils dit en tête à tête ? Oh, l'aparté n'a duré que cinq minutes, le 26 janvier au premier étage de l'Élysée, juste après l'entretien officiel entre les délégations française et ivoirienne. À cet instant, tout le monde était redescendu au rez-de-chaussée pour préparer le point de presse. Nicolas Sarkozy et Alassane Ouattara, eux, sont restés seuls au premier étage avant de rejoindre les journalistes. Cinq minutes, c'est rien. Mais, entre ces deux compères, c'est beaucoup...

Pendant les cinquante minutes de l'entretien élargi, « l'ambiance a été extrêmement chaleureuse et amicale », raconte l'un des témoins français. « Tu te rappelles quand j'étais venu te voir à Paris et que tu m'avais dit... ? » « Oui, oui, et tu m'avais répondu... » « Le climat était bon enfant, mais les questions sérieuses ont été abordées, ajoute un témoin ivoirien. On a trouvé la bonne articulation entre les deux. »

Côté français, Nicolas Sarkozy était flanqué de Gérard Longuet (Défense), François Baroin (Économie et Finances) et Henri de Raincourt (Coopération). Côté ivoirien, Alassane Ouattara était accompagné par Hamed Bakayoko (Intérieur), Daniel Kablan Duncan (Affaires étrangères), Charles Diby Koffi (Économie et Finances) et Adama Toungara (Mines et Énergie). Deux piliers de la maison Ouattara étaient là aussi : Amadou Gon Coulibaly, secrétaire général de la présidence, et Marcel Amon Tanoh, directeur de cabinet.

(Crédit photo : Witt/Chamusy/AFP)

Avant cet entretien, chacun avait une priorité. Les Français voulaient aborder « le thème délicat » de la réconciliation ivoirienne et s'assurer que la justice passerait pour tout le monde, y compris pour les ex-combattants pro-Ouattara. Les Ivoiriens souhaitaient que la France fasse pression pour que le Fonds monétaire international (FMI) facilite l'obtention du point d'achèvement de l'Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE) : à la clé, une annulation de la dette extérieure d'environ 6 milliards de dollars (4,5 milliards d'euros). Le cabinet de Ouattara avait soigneusement préparé l'argumentaire. Et pour mettre les Français dans les meilleures dispositions possible, les autorités ivoiriennes avaient annoncé deux jours plus tôt le retour en prison du policier Théodore Dago Séri, le meurtrier du journaliste de RFI Jean Hélène, qui s'était fait la belle l'an dernier à la faveur de la bataille d'Abidjan.

Sang sur les mains

Sur la réconciliation, Alassane Ouattara a pris habilement les devants. « Je suis déterminé à combattre l'impunité et à soutenir une justice impartiale », a-t-il dit. Des noms de comzones (ex-chefs de guerre pro-Ouattara) qui ont du sang sur les mains ont-ils été évoqués ? « Non, aucun, répondent nos deux témoins français et ivoirien. Il n'y a pas eu d'injonction de Nicolas Sarkozy sur quoi que ce soit. » En fait, ce que les Français n'ont pas dit à leurs amis ivoiriens, c'est qu'ils vont mettre les comzones en quarantaine. Aux termes du nouvel accord de défense signé à l'Élysée ce 26 janvier, 250 à 300 soldats français vont rester à Abidjan pour former les cadres de la future armée ivoirienne. « Pas question de travailler avec des gens soupçonnés de crimes de guerre, souligne un haut fonctionnaire français. Nous serons très attentifs à cela. »

Toujours au chapitre de la réconciliation, le président français a interrogé son interlocuteur sur son dialogue difficile avec les dirigeants du Front populaire ivoirien (FPI), le parti de Laurent Gbagbo. Alassane Ouattara : « J'ai fait le maximum pour qu'ils participent aux législatives [de décembre dernier]. Certains étaient prêts à y aller, mais ils ont eu peur. » Nicolas Sarkozy : « Oui, tu as tout à fait raison. Il faut continuer à leur tendre la main. Il ne faut pas désespérer. Avec le temps, ça viendra. »

Sur la dette, les Ivoiriens ont eu aussi en face d'eux un Sarkozy très coopératif. « On voulait une plus forte implication de la France pour que nous puissions atteindre le point d'achèvement PPTE le plus rapidement possible, confie un membre de la délégation Ouattara. Sarkozy nous a promis qu'il demanderait au FMI d'accélérer les choses. » Du coup, Ouattara n'a pas voulu gâcher l'ambiance en évoquant la question des visas que la France accorde au compte-gouttes. « Nous avions préparé un dossier sur les visas, mais Ouattara ne nous en a pas parlé », lâche un diplomate français.

Alors, que se sont dit Ouattara et Sarkozy en tête à tête ? Peut-être ont-ils parlé du cas Abdoulaye Wade, le grand ami sénégalais du président ivoirien... Sûr qu'ils ont évoqué la présidentielle française d'avril-mai prochains. On imagine bien Ouattara disant à son vieil ami : « Tu penses que tu peux gagner ? » On devine moins la réponse... Évidemment, Alassane Ouattara sait que, le 6 mai prochain, tout peut changer à Paris. Mais ce 26 janvier, il n'a pas voulu anticiper et n'a fait aucune démarche pour rencontrer François Hollande ou François Bayrou. Chaque chose en son temps. Cette visite d'État, Ouattara voulait la faire avant tout pour remercier Sarkozy : « Sans l'intervention française d'avril 2011 sous mandat des Nations unies, il y aurait eu, en Côte d'Ivoire, un génocide pire qu'au Rwanda. Abidjan, c'est 6 millions d'habitants. Tel que c'était parti, on aurait pu avoir 1 million de personnes assassinées » (Le Monde, 26 janvier 2012). Et Ouattara de saluer le « courage » du président français.

Pas de contact avec François Hollande

De son côté, François Hollande a-t-il cherché à rencontrer le président ivoirien ? « Non, répond l'un des conseillers du candidat socialiste. Il n'y a aucun problème entre les deux hommes. Au contraire, Hollande est très à l'aise sur le dossier ivoirien. Dès 2004, il a jugé Gbagbo infréquentable. Après le coup de force électoral de 2010, il a même demandé l'exclusion du FPI de l'Internationale socialiste. Simplement, Hollande refuse de courir après l'Élysée et de caler son agenda sur celui de Sarkozy. Lors du G20 de Cannes, on n'a pas fait un contre-G20. Lors du Forum sur l'eau [en mars prochain], on ne fera pas un contre-forum*. »

En coulisses, le contact Ouattara-Hollande est bien établi. L'intermédiaire s'appelle Laurent Fabius. L'ancien Premier ministre français est un vieil ami du chef de l'État ivoirien. Il est aussi l'un des principaux conseillers du candidat français. Ouattara et Fabius n'ont pas oublié de s'appeler pour les voeux du nouvel an. Pas question d'insulter l'avenir. Mieux, le 27 janvier, lors de sa visite à l'Hôtel de Ville de Paris, Alassane Ouattara a reçu des mains de Bertrand Delanoë, le maire socialiste de Paris, un message personnel de François Hollande. « Un message très cordial », confie le président ivoirien. Au moment où Alassane Ouattara arrive enfin au pouvoir, Nicolas Sarkozy évoque son possible départ. La politique est cruelle...

* Interrogé par Jeune Afrique en août 2011, François Hollande avait déclaré : « Je n'ai aucune affinité politique avec Alassane Ouattara, mais si je deviens président, j'aurai à travailler avec lui comme avec d'autres. »

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