Extension Factory Builder
02/02/2012 à 15:11
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Les quatre derniers candidats en lice pour la primaire républicaine. Les quatre derniers candidats en lice pour la primaire républicaine. © AFP

Jamais les candidats à la présidentielle n'avaient dépensé des sommes aussi déraisonnables. Le record de 2008 - 5,3 milliards de dollars - va être pulvérisé. Tout ça à cause d'une funeste décision de la Cour suprême...

Lors du caucus de l'Iowa, remporté le 4 janvier de justesse par Mitt Romney (sa victoire du 10 janvier dans le New Hampshire ou celle du 31 janvier en Floride sont beaucoup plus nettes), les habitants de cet État du Midwest, pourtant habitués aux températures polaires, ont été frappés de plein fouet par un blizzard d'un nouveau genre : les publicités télévisées - généralement d'une extrême férocité - pour les différents candidats, qui, inlassablement, ont tourné en boucle sur tous les écrans de télévision. L'opération a coûté la bagatelle de 13 millions de dollars. Ce qui augure mal de la suite des primaires républicaines et de la campagne présidentielle tout entière. À l'évidence, on va assister à une foire d'empoigne. À coups de millions de dollars.

C'est une décision de la Cour suprême baptisée Citizens United qui, en janvier 2010, a bouleversé le paysage électoral américain. Pour le pire. Désormais, les organisations politiques dites « super PAC (Political Action Committee) » sont libres d'injecter autant d'argent qu'elles le veulent, ou le peuvent, dans les campagnes électorales. En théorie, chaque candidat n'est légalement autorisé à recevoir d'un donateur que 2 500 dollars. Mais les super PAC sont exonérés de cette limitation, pourvu qu'ils ne coordonnent pas leur action avec le candidat de leur choix. Résultat des courses ? Dans l'Iowa, seul un tiers des sommes englouties dans la campagne l'a été par les candidats. Et le reste par les super PAC, dont on sait pertinemment - là réside l'incroyable hypocrisie - qui ils soutiennent puisque la plupart de leurs gestionnaires sont d'anciens conseillers de candidats ! On assiste donc à d'assez pitoyables contorsions, tel ou tel candidat refusant d'être vu comme le commanditaire de publicités trop violentes pour être honnêtes, même si, bien entendu, il en est le bénéficiaire direct.

Mitt Romney s'est par exemple défaussé de toute responsabilité concernant plusieurs pubs télé d'une rare brutalité contre Newt Gingrich, son rival le plus sérieux jusqu'à la mi-décembre. « Il traîne plus de valises [en français, on dirait plutôt "de casseroles", NDLR] que les compagnies aériennes », explique suavement l'une d'elle. Mais Romney jure ses grands dieux qu'il n'a pas mis un cent dans l'opération, entièrement financée par un super PAC, Restore Our Future. Ce qui est se moquer du monde puisque le super PAC en question consacre tous ses efforts à son élection. Grâce à ce véritable tir de barrage - 3 millions de dollars dépensés rien que dans l'Iowa -, Romney est parvenu à surclasser Gingrich lors du caucus.

Sale besogne de démolition

Après cette gifle retentissante, le vaincu de l'Iowa, tout chrétien qu'il soit, n'a pas songé une seconde à tendre l'autre joue. Winning Our Future, le super PAC qui le soutient, a aussitôt contre-attaqué. Sur le même ton. Il est vrai que les 5 millions de dollars reçus récemment d'un richissime propriétaire de casinos de Las Vegas l'y a bien aidé. Diffusées dans le New Hampshire et en Caroline du Sud (prochaine étape des primaires, le 21 janvier), une série de pubs attaquent Romney sur son passé à la tête de Bain Capital, un fonds d'investissement spécialisé dans le rachat d'entreprises en difficulté. Avec la même efficacité. Avant sa large victoire dans le New Hampshire (où seulement 5 millions de dollars ont été dépensés en publicité tant cet État paraissait promis à Romney), le soutien à ce dernier dans les sondages nationaux est passé de 43 % à 33 %.

La pieuvre Koch

Grâce à leur empire pétrochimique, David et Charles Koch sont aujourd'hui à la tête d'une fortune estimée à 25 milliards de dollars chacun, ce qui fait d'eux les Américains les plus riches après Warren Buffett, Bill Gates et Larry Ellison. Dans l'ombre, les deux frères financent une myriade d'organisations conservatrices, le réseau dit Kochpussy (jeu de mot avec « octopussy », qui signifie « pieuvre »), dont le bras armé est le bien-nommé Americans for Prosperity, qui combat l'État providence et ne croit pas une seconde à la menace d'un réchauffement climatique. Leur obsession ? Terrasser Obama-le-socialiste.

Pour cela, ils ne lésinent pas sur les moyens : 40 millions de dollars en 2010 pour les candidats du Tea Party aux élections de la mi-mandat. Et 3 millions depuis le début de l'année dans d'innombrables pubs télé. « Je suis à Washington depuis le Watergate [1972-1974, NDLR], et je n'ai jamais vu personne dépenser autant », commente un analyste. Pis encore, certains libéraux croient voir leur main derrière la décision contestée de la Cour suprême concernant les super PAC. Deux juges conservateurs de la Cour auraient en effet participé à des séminaires organisés par les deux frères...

Bref, en acceptant de prendre en charge la sale besogne de démolition, les super PAC ont su se rendre indispensables. Chaque candidat a le sien. Tous ont des noms en forme de slogans : Make Us Great, pour Rick Perry, The Red, White and Blue Fund, pour Rick Santorum... Même le président Obama a le sien, Priorities USA Action, qui s'est engagé à lever 100 millions de dollars, en plus des fonds propres du candidat, qui devraient être considérables.

Les 5,3 milliards de dollars dépensés en 2008 lors des campagnes nationales et locales seront cette année très largement dépassés. En Caroline du Sud, Gingrich et Romney ont déjà investi respectivement 3,4 millions et 2,3 millions de dollars. Les grands gagnants de l'opération sont évidemment les lobbies et, plus généralement, les intérêts privés qui sont derrière les super PAC. Les poids lourds de l'industrie et de la finance ont fait leur choix : dans leur grande majorité, ils se sont rassemblés derrière Romney, plus que jamais candidat de l'establishment républicain. Même Obama est concerné. En 2008, il avait pourtant juré ses grands dieux qu'il n'accepterait jamais l'argent des lobbies. Ce sera encore le cas cette année, mais Priorities USA Action n'est nullement engagé par cette promesse.

Renvoi d'ascenseur

Comment croire que ces trop généreux donateurs ne demanderont pas tôt ou tard un renvoi d'ascenseur ? Certains candidats eux-mêmes, tels Santorum ou Gingrich, ont d'ailleurs exercé dans le passé, pendant les éclipses de leur carrière politique, des activités s'apparentant à du lobbying. Un chiffre : entre 1998 et 2008, les secteurs de l'assurance, de la banque et de l'immobilier ont dépensé la bagatelle de 5,2 milliards de dollars pour influencer le Congrès et la Maison Blanche.

Avec la décision de la Cour suprême, le « mur de l'argent », comme on disait naguère, atteint des dimensions démesurées. Un commentateur s'en désole : « Les politiques, estime-t-il, dansent plus que jamais au son de la flûte des plus riches. » Et, ce qui est plus grave encore, en toute opacité. Non seulement les candidats ne sont pas responsables des agissements de leur super PAC - puisqu'il n'existe aucun lien légal entre eux -, mais ces derniers n'ont que des obligations minimales de transparence.

En 2010, la majorité démocrate au Congrès avait tenté de changer la loi pour que les noms des plus gros donateurs puissent être rendus publics. Sans succès, en raison de la farouche opposition républicaine. Même chose au sein de la Commission fédérale électorale, où les trois commissaires républicains se sont récemment opposés à une initiative démocrate du même genre.

S'il y a bien quelque chose de pourri, ou, au moins, de profondément corrompu, dans la démocratie américaine - deux éditos, du Washington Post et du New York Times, viennent de tirer la sonnette d'alarme -, tout ne peut pas encore s'acheter. À preuve dans l'Iowa, où Rick Santorum n'a dépensé que 560 000 dollars, soit huit fois moins que Romney, pour finir presque ex æquo avec lui. Il a en revanche été le seul candidat à avoir visité les 99 comtés de l'État...

Une exception dans un pays où les élections sont et seront davantage encore à l'avenir dominées par les puissances d'argent. « In God we trust », proclame la devise des États-Unis - figurant sur les billets de banque. C'est vrai, mais il y a un corollaire caché. Car ils croient aussi beaucoup au big money.

__

Jean-Eric Boulin, à New York

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

0 réaction(s)

Réagir à cet article

International

Michelle Obama : 'Le sang de l'Afrique coule dans mes veines'

Michelle Obama : "Le sang de l'Afrique coule dans mes veines"

La First Lady américaine Michelle Obama a fièrement rappelé mercredi ses "racines africaines" dans un discours devant les futurs leaders du continent, réunis dans le cadre d'une bourse d'&eacu[...]

Gastronomie sud-africaine : Kobus Botha, captain Barbecue !

Ogre sympathique et farceur, le Sud-Africain Kobus Botha fait découvrir aux Français la gastronomie populaire de son pays. Sa spécialité ? Le braai.[...]

Sommet États-Unis-Afrique : guest-stars et liste noire

À quelques jours du sommet, les délégations du sommet États-Unis-Afrique, qui se tient à Washington du 4 au 6 août, peaufinent leurs dossiers. Surtout celles des invités de[...]

France : Benjamin Stora nommé à la tête de la Cité de l'histoire de l'immigration

L'historien spécialiste du Maghreb Benjamin Stora a été nommé vendredi par le Premier ministre français Manuel Valls à la tête de la Cité nationale de l'histoire de[...]

OMC : l'Inde fait capoter l'accord de Bali

C'est une bombe que l'Inde a fait exploser dans le calme d'une nuit genevoise. New Delhi vient de dire "non" à l'adoption de l'accord de Bali, difficilement approuvé en décembre 2013 et qui visait[...]

Gaza : à peine entré en vigueur, le cessez-le-feu vole en éclats

Moins de quatre heures après son entrée en vigueur, le cessez-le-feu annoncé pour 3 jours n'a pas tenu. Israël accuse le Hamas de l'avoir violé le premier.[...]

États-Unis - Afrique : le virus Ebola s'invite à Washington

En pleine expansion en Afrique de l'Ouest, le virus Ebola inquiète les responsables américains. Le sujet devrait s'imposer comme l'un des thèmes de dernière minute du sommet États-Unis - Afrique,[...]

Vol AH 5017 : une plainte déposée contre X en France

Une semaine après le crash du vol AH 5017 d'Air Algérie, les parents et le frère d'une Française décédée avec son époux et ses trois enfants à bord ont porté[...]

Racisme - Seydou Keita : "Pepe m'avait traité de singe en me crachant dessus"

La rencontre amicale de mardi entre le Real Madrid et l’AS Roma (0-1) a débuté par un coup d’éclat. Après avoir refusé de serrer la main au joueur portugais Pepe, le milieu de terrain[...]

Italie : Matteo Renzi parie sur l'Afrique

Lors de sa visite de trois jours sur le continent, le président du Conseil italien a amorcé une coopération économique inédite.[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers