26/01/2012 à 12h:55 Par Michael Pauron
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Omar Ibn Said a glissé dans son récit des versets du Coran critiques envers ses 'propriétaires'. Omar Ibn Said a glissé dans son récit des versets du Coran critiques envers ses "propriétaires". © North Carolina Collection, University of North Carolina at Chapel Hill

Omar Ibn Said est l'auteur, en 1831, de l'unique témoignage d'un esclave américain rédigé en arabe. Traduit en 1925, égaré, retrouvé en 1995, son manuscrit fait l'objet d'une nouvelle édition commentée.

Brut et sans fioritures. « The Life of Omar Ibn Said, Written by Himself » reste à ce jour le seul témoignage d'un esclave africain écrit en arabe. Né au Sénégal vers 1770, capturé à l'âge de 37 ans, la vie de cet homme qui devint une célébrité en Caroline du Nord suscite autant d'indignation que d'admiration. Musulman, Omar Ibn Said maîtrisait parfaitement l'arabe, appris au cours de « vingt-cinq années d'études », une exception dans un monde où les esclaves n'avaient pas accès à l'éducation... Son manuscrit d'une quinzaine de pages vient de faire l'objet d'une nouvelle traduction et d'un nouveau commentaire sous la direction d'Ala Alryyes, professeur à Yale.

Propriété du général James Owen (frère de John, gouverneur de Caroline du Nord), Ibn Said écrit son récit en 1831 à la demande des membres de l'American Colonization Association, un groupe qui encourage les propriétaires à libérer leurs esclaves. Après plusieurs citations du Coran, Omar Ibn Said détaille son histoire avec une simplicité désarmante. « Je suis né dans le Fouta-Toro, entre les deux rivières [Sénégal et Gambie, NDLR]. J'ai étudié dans le Boundou et le Fouta. » Omar serait donc aujourd'hui sénégalais, s'il n'avait rencontré « l'homme chrétien » : « [Après mes études] je suis retourné chez moi pendant six ans avant qu'une armée n'envahisse notre pays. Ils ont tué beaucoup de gens. Ils m'ont capturé, et m'ont vendu à un chrétien qui m'a emmené dans un grand bateau. » Un mois et demi de voyage et Omar Ibn Said découvre la ville de Charleston, aux États-Unis, où il est de nouveau vendu à « un petit homme mauvais, infidèle, qui n'avait pas peur d'Allah ». Maltraité, il décide de s'enfuir, marche pendant un mois et se retrouve en prison, « capturé par des hommes à cheval ». Il y passe « seize jours et nuits » avant d'être conduit chez les Owen, dans une famille qu'il qualifie de bonne. « Tout ce qu'ils mangent, je le mange, et tout ce qu'ils portent, ils me le donnent une fois usé », écrit-il.

Subversif

Ils m'ont capturé, et m'ont vendu à un chrétien qui m'a emmené dans un grand bateau.

Omar Ibn Said

Selon Alryyes, l'auteur a subtilement inséré des éléments subversifs dans son récit. Lesquels étaient passés inaperçus en 1925 lors d'un travail réalisé par J. Franklin Jameson, fondateur de l'American Historical Association. Dans son analyse, ce dernier n'a pas saisi l'importance des versets coraniques de l'introduction. Pour Alryyes, l'utilisation de l'arabe a permis à Omar de critiquer sa condition sous le nez de ses propriétaires et, avec la sourate « Al-Mulk », il semble même leur refuser tout droit sur lui. Un brin provocateur, ce musulman converti au christianisme pointe aussi les similitudes des deux religions en présentant côte à côte les versets de la sourate « Al Fatiha » et le « Notre Père »...

La vie d'Omar Ibn Said n'est pas le seul témoignage d'esclave connu, bien qu'il soit unique en son genre puisque écrit en arabe. D'autres autobiographies évoquent de l'intérieur l'histoire de la traite négrière, comme celle de Frederick Douglass (La Vie de Frederick Douglass, esclave américain, écrite par lui-même), lequel devint un abolitionniste célèbre. Omar Ibn Said, lui, est mort en 1863, un an avant la vague de libération qui a suivi la campagne militaire du général Sherman, en pleine guerre de Sécession. 

A Muslim American Slave : The Life of Omar Ibn Said, Wisconsin Studies, in Autobiography, traduit et édité par Ala Alryyes, 222 p., 19,95 dollars.

Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

International

Tennis : les Africains de Roland Garros

Tennis : les Africains de Roland Garros

Le tennis n’est assurément pas le sport le plus pratiqué d’Afrique. Les joueurs du continent sont donc peu nombreux à participer, à partir de dimanche 27 mai, à la grand messe du te[...]

France : François Hollande et la francophonie

«François Hollande a compris que l'Organisation internationale de la francophonie [OIF] était un cadre intéressant pour faire avancer la démocratie en Afrique, sans trop mettre la France en[...]

Cinéma - Yousry Nasrallah : "Je ne me suis jamais senti aussi libre"

Le cinéaste égyptien Yousry Nasrallah, en compétition pour la Palme d'or, est arrivé à Cannes sans ses affaires, mais avec un film éminemment politique sur la révolution, dont les[...]

Namibie : le génocide oublié

Au tout début du XXe siècle, en Namibie, les colons allemands entreprirent d'exterminer systématiquement les peuples herero et nama. Dans un documentaire poignant, la réalisatrice Anne Poiret[...]

Syrie : petits arrangements entre parias

Comment l'Iran aide-t-il la Syrie à exporter son pétrole, en dépit des sanctions internationales ciblant les deux pays ?[...]

France : Hollande et les Arabes

Gilles Kepel est politologue français, spécialiste de l'islam et du monde arabe[...]

Festival de Cannes : Dieudonné, "L'Antisémite" indésirable

Dieudonné n’aura pas les primeurs du festival de Cannes. Le marché du film du Festival de Cannes a obtenu, jeudi 24 mai, l’annulation de la projection de son premier long-métrage, intitulé[...]

France-Afrique : la révolution tunisienne a laissé des traces

Zyed Krichen est le directeur de la rédaction du quotidien tunisien "Le Maghreb".[...]

État-Unis - Sénégal : les éloges de Carson à... Wade

Barack Obama avait promis en 2008 de soutenir la démocratie partout en Afrique. Abdoulaye Wade ayant accepté le verdict des urnes, Johnnie Carson chargé des affaires africaines au côté d'Hillary[...]

France - Maroc : le roi Mohammed VI reçu à l'Élysée par François Hollande

En visite privée en France, le souverain marocain Mohammed VI a été reçu à l’Élysée, jeudi 24 mai, dans l’après-midi. Il est le premier chef d’État[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers