25/01/2012 à 16h:25 Par Marwane Ben Yahmed
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Commémoration du premier anniversaire de la révolution, le 14 janvier 2012. Commémoration du premier anniversaire de la révolution, le 14 janvier 2012. © AFP

Un an après la chute du régime de Zine el-Abidine Ben Ali, l'euphorie et l'union sacrée ont cédé la place à l'inquiétude et à l'agitation permanente en Tunisie. Pourtant, les acquis de la révolution sont déjà considérables et de nature à nourrir l'espoir.

Il est au moins un sentiment suscité par la Tunisie et qui fédère amis et ennemis, fils et filles du pays comme étrangers, c'est l'inquiétude. Il en est ainsi depuis un an et la fuite de Zine el-Abidine Ben Ali, dont J.A. vous propose en exclusivité une minutieuse reconstitution. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que, au lieu de s'atténuer, cette inquiétude, nourrie par les mille et une informations ou rumeurs qui circulent quotidiennement dans les médias, sur internet ou dans la rue, ne fait que grandir. Chaque geste ou déclaration des principaux acteurs de la transition est scruté à la loupe, puis commenté et, surtout, critiqué. Tel ministre n'aurait pas les compétences requises, tel autre ne serait pas blanc comme neige, le Premier ministre, Hamadi Jebali, serait extrêmement malade, les droits des femmes seraient menacés, tout comme les Juifs du pays...

Le président de la République, Moncef Marzouki, dont le franc-parler et le caractère spontané, pour ne pas dire impétueux, ne sont un secret pour personne, multiplie les déclarations controversées (sur la colonisation française, lors de sa visite à Paris, sur le Front islamique du salut, que les autorités d'Alger auraient dû laisser remporter les élections, en janvier 1992, pour s'éviter des morts inutiles, etc.). Il en va de même pour le chef du gouvernement, dont on se souvient de la « sortie » sur la marche du pays vers le « sixième califat ». C'est le grand bazar, tout le monde dit ce qui lui passe par la tête, découvre laborieusement son nouveau rôle, doute, voit partout des complots, peine à trier le bon grain de l'ivraie. La machine à fantasmes marche à plein régime. Et les interrogations demeurent légion.

Quid des relations au sein de la « troïka » - les islamistes d'Ennahdha, le Congrès pour la République (CPR) de Marzouki et Ettakatol de Mustapha Ben Jaafar - qui dirige le pays ? C'est un peu le triangle des Bermudes tunisien. L'opposition ? Idem. L'agitation sociale et son cortège de manifestations, de sit-in et de tomates jetées à la face des dirigeants politiques ? Plus personne ne s'en étonne. De Bizerte à Tataouine, pas facile d'être chef aujourd'hui, quand tout le monde est devenu « révolutionnaire ». Ainsi va la Tunisie, éclaireur sans carte ni boussole sur les routes escarpées et labyrinthiques de la démocratie...

Pourtant, depuis le 14 janvier 2011, que de chemin parcouru ! Cahin-caha, certes, mais tout de même. L'euphorie et l'union sacrée passées, les Tunisiens ont fait un choix difficile - et unique parmi les pays arabes qui leur ont emboîté le pas - mais logique : celui de tout reprendre de zéro, sans violence, pour repenser le système politique et l'expurger de ses brebis galeuses, expliquer sa démarche, convaincre, rassurer, montrer une voie, refonder la justice, la police et l'administration sans paralyser le pays, gérer les affaires courantes, trouver de l'argent... Et donc élire une Constituante chargée d'écrire ce nouveau chapitre à partir de rien, ou presque, puisque même ce qui fonctionnait avant le 14 janvier était à jeter aux orties. L'organisation d'un scrutin transparent et pluraliste - une première dans l'histoire du pays - et la constitution d'un échiquier politique passé en quelques mois du trou noir à la constellation étaient deux gageures que le gouvernement provisoire et l'Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie), dirigée par Kamel Jendoubi, ont réussies avec brio. Revers de la médaille de cette quête forcément plus longue qu'espéré, tout est provisoire, intérimaire, éphémère. Les dirigeants - de Mohamed Ghannouchi à notre troïka, en passant par Béji Caïd Essebsi - sont en CDD courte durée, interdits de se projeter sur le long terme, fragiles et sans cesse contestés. Et pourtant, tout le monde se bat pour devenir chef. Allez comprendre...

Liberté d'expression, démocratie, pluralisme, lutte anticorruption sont de vrais acquis de la révolution. La Tunisie de 2011 et de 2012, véritable laboratoire au sein duquel tout le monde s'agite et cogite, n'a plus rien à voir avec le pays rongé de l'intérieur et sclérosé de Ben Ali. Sauf sur un point, essentiel, principal détonateur de la révolte, l'envers du décor du « miracle tunisien » jadis vanté : le chômage, la pauvreté et l'absence de perspectives pour une proportion effarante de la population. En particulier dans les régions d'où la fronde est partie, entre Gafsa, Kasserine et Sidi Bouzid. Pour eux, ces oubliés de la République devenus ceux de la révolution, rien n'a changé un an après. Et là, en revanche, il y a réellement de quoi s'inquiéter...

Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

Tunisie

Tunisie : des groupes salafistes 'menacent les libertés' selon une ONG

Tunisie : des groupes salafistes "menacent les libertés" selon une ONG

Des groupes salafistes menacent les libertés en Tunisie, a estimé vendredi le président d'honneur de la Ligue tunisienne de la défense des droits de l'homme (Ltdh) l'avocat Mokhtar Trifi.[...]

Tennis : les Africains de Roland Garros

Le tennis n’est assurément pas le sport le plus pratiqué d’Afrique. Les joueurs du continent sont donc peu nombreux à participer, à partir de dimanche 27 mai, à la grand messe du[...]

France-Afrique : la révolution tunisienne a laissé des traces

Zyed Krichen est le directeur de la rédaction du quotidien tunisien "Le Maghreb".[...]

Droits de l'homme en Afrique : progrès incertains au Nord, attentes pour le Sud

Amnesty International a rendu public, jeudi 24 mai, son rapport annuel sur l’état des droits de l’homme dans le monde. En ce qui concerne le continent africain, l’année 2011 a été[...]

Tunisie : des fournisseurs dans la tourmente

Pilier de l'industrie automobile de Tunisie, le secteur du câblage a été secoué par la montée des revendications sociales. Crise mondiale oblige, il risque en outre de réduire la voilure[...]

Tunisie : la peine de mort requise contre Ben Ali, jugé par contumace

Le procureur du tribunal militaitre du Kef a requis la peine de mort, mercredi 23 mai, contre le dictateur tunisien déchu Zine el-Abidine Ben Ali, jugé par contumace. Une décision qui ne fait pas[...]

Tunisie : la société civile se montre

Dans un contexte politique aussi complexe que confus et un environnement socioéconomique encore instable, la société civile tunisienne émerge, prend des initiatives et montre qu'elle est capable de[...]

Libye : la Tunisie va extrader l'ancien Premier ministre de Kaddafi, Baghdadi Mahmoudi, vers Tripoli

Le président tunisien, Moncef Marzouki, a donné son accord pour extrader dans les "jours ou semaines" à venir l'ancien Premier ministre libyen de Mouammar Kaddafi, Baghdadi Mahmoudi, vers la Libye.[...]

La Berd se dote d'un fonds spécial pour encourager les démocraties arabes

La Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd), créée en 1991 pour aider les ex-pays communistes à réformer leur économie, s'est dotée samedi d'un[...]

Tunisie : des mosquées appellent les jeunes à aller combattre en Syrie

Certaines mosquées tunisiennes aux mains d'islamistes radicaux appellent les jeunes à "aller au djihad" en Syrie contre le régime de Bachar al-Assad, a reconnu vendredi un responsable du[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers