18/01/2012 à 18h:15 Par Youssef Aït Akdim
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Un batiment après une attaque de l'Otan à l'ouest de Tripoli, le 19 mars 2011. Un batiment après une attaque de l'Otan à l'ouest de Tripoli, le 19 mars 2011. © Mahmud Turkia/AFP

Une enquête détaillée du "New York Times" recense les victimes civiles des frappes de l'Otan. De quoi relancer la polémique autour de l'intervention occidentale pour renverser Mouammar Kaddafi.

À deux reprises, le 6 août dernier, les forces de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (Otan) bombardent un entrepôt libyen de missiles antiaériens de type SA-2 (S-75 dans la terminologie soviétique) contrôlé par le régime de Mouammar Kaddafi. Les bunkers contiennent des dizaines de missiles et de propulseurs, y compris des ogives et des réservoirs de combustible. À 40 m de là, un quartier résidentiel. Malgré le caractère militaire de l'objectif, l'Otan vient de frapper au coeur de Tripoli, dans une zone densément peuplée.

Immédiatement après l'attaque, une partie des munitions pulvérise une rangée de commerces : un garage de réparation automobile, un magasin d'équipements ménagers, un autre de jouets. Les logements sont partiellement détruits par le souffle de l'explosion. La façade de la maison des Soudani est atteinte par un gros morceau de voiture, qui détruit entièrement un mur et provoque un départ d'incendie. Père, mère et enfant sont blessés. Le petit Mohamed reçoit plusieurs débris en plein visage. Il a depuis perdu en partie l'usage de son oeil droit.

Déni

L'histoire se répète deux jours plus tard, à Majer, une localité rurale située à quelques kilomètres au sud de Zliten (Ouest). Dans la bavure la plus retentissante de l'opération de l'Otan en Libye, quatre immeubles sont réduits en gravats par une nuit de ramadan. Les bombes à guidage laser pèsent environ 250 kilos chacune. Trois séries de frappes se succèdent cette nuit-là. Pour l'Otan, les bâtiments visés abritaient des centres de commandement des troupes loyales à Kaddafi. Pourtant, selon des médecins et des responsables de l'actuel pouvoir libyen, la totalité des victimes sont des civils. À l'époque, l'ancien régime tente d'utiliser le drame pour discréditer l'action des alliés. Dépêché depuis Tripoli, le propagandiste en chef Moussa Ibrahim est présent aux funérailles des victimes et convie les correspondants des médias étrangers à une conférence de presse... sur les décombres des habitations bombardées la veille. « Quatre-vingt-cinq civils libyens, dont 33 enfants et 32 femmes, ont été massacrés la nuit dernière dans un raid intensif de l'Otan », dénonce alors le porte-parole du gouvernement.

Au terme d'une enquête menée par deux correspondants de guerre, Christopher John Chivers en Libye, et Eric Schmitt à Bruxelles et à Naples (d'où l'Otan a dirigé ses frappes), le New York Times dénombre aujourd'hui 34 civils tués dans l'attaque de Majer, un chiffre confirmé par des sources médicales à Zliten. Le gouvernement transitoire a arrêté la liste à 35 victimes, en incluant le foetus mort dans le ventre de sa mère, dont la famille affirme qu'elle était sur le point d'accoucher au moment des frappes. L'Alliance a jusque-là refusé de reconnaître son erreur, arguant de renseignements très clairs démontrant que les corps de ferme visés servaient de point de ralliement à des troupes prokaddafistes. Le déni est au centre des éléments de langage de l'Otan, qui affirme régulièrement « ne disposer d'aucune preuve de victimes civiles à ce stade ». Se félicitant de la fin des opérations armées en Libye, après la mort de Mouammar Kaddafi, tombé le 20 octobre aux mains des thowar (« révolutionnaires ») de Misrata « aidés » par une ultime frappe d'avions de l'Otan, le secrétaire général de l'Alliance, Anders Fogh Rasmussen, balayait la question d'un revers de la main : « Nous avons déjà déclaré publiquement que nous ne pouvions pas exclure la possibilité d'avoir causé des pertes civiles, mais l'enquête ne pouvait pas le confirmer. »

Confrontée à des éléments nouveaux par deux organisations humanitaires occidentales, Human Rights Watch et Campaign for Innocent Victims in Conflict (Civic), l'Alliance atlantique n'a pas, à ce jour, manifesté la volonté d'enquêter sur ses responsabilités. « Il est évident que des civils sont morts à cause des frappes de l'Otan. Mais toute la campagne militaire s'est déroulée dans une atmosphère d'impunité totale », constate Fred Abrahams, enquêteur de Human Rights Watch. Les rôles sont bien partagés entre les nouveaux maîtres de Tripoli et ceux qui les ont aidés à renverser le dictateur. D'un côté, l'Alliance se dit « prête à travailler avec les autorités libyennes pour tout ce qu'elles jugeront utiles ». De l'autre, ces mêmes autorités ne semblent guère pressées d'ouvrir une enquête sur les dégâts collatéraux de la révolution du 17 février.

Récits troublants

Cette situation inquiète les observateurs qui ont suivi les précédentes opérations de l'Otan, notamment en Afghanistan. Tout indique que les leçons du passé n'ont pas été retenues : la conviction que la supériorité technique permet des frappes aériennes efficaces et propres, « chirurgicales », le refus de reconnaître des bavures avérées et l'indifférence quand il s'agit de porter secours aux victimes civiles ou de les indemniser, le cas échéant. Plus grave encore, les récits de survivants permettent de relever une pratique troublante. Comme s'il s'agissait d'une tactique « éradicatrice », les bombardiers de l'Alliance n'hésitent pas à attaquer à nouveau une cible quelques minutes après la première frappe. Scélérates, ces secondes salves fauchent civils et secours, au moment où ces derniers accourent pour aider les blessés. Interrogé par le New York Times à ce sujet, un porte-parole de l'Otan, le colonel Gregory Julian, a reconnu « une remarque valable à prendre en compte pour les opérations futures ».

Depuis le précédent afghan, la question des dégâts collatéraux entache les théâtres d'opération de l'Otan. En Libye, la campagne de l'Alliance a duré sept mois. Du 31 mars au 30 octobre, les frappes ont fait entre 40 et 70 victimes civiles, selon un décompte partiel effectué par le New York Times. Une goutte d'eau dans le bilan officieux de la guerre civile - entre 15 000 et 25 000 morts, selon les sources -, mais une tache dans le bilan d'une guerre menée au nom de la « responsabilité de protéger » ces mêmes civils. 

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