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15/10/2013 à 17:22
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Kien Kiesse ! Kien Kiesse ! © DR

La 30e édition du festival Francophonies en Limousin vient d’avoir lieu à Limoges (centre de la France). Sa directrice, Marie-Agnès Sevestre, fait le point.

Jeune Afrique : Quels enseignements tirez-vous de cette trentième édition ?

Marie-Agnès Sevestre : C’était quelque chose d’assez fervent, d’assez concentré, d’assez fort sur le plan de l’envie. L’envie du public ou celle des artistes, d’être là, ensemble. Contrairement à ce qu’on peut imaginer dans d’autres festivals plus médiatisés, ici les gens ont envie de s’y retrouver et de se retrouver, de participer à l’élaboration d’un monde contemporain politique, artistique, citoyen. Le public le sait et le ressent nettement. Nous avons assisté à quelque chose qu’on peut qualifier de rassemblement de forces dans une période de difficultés économiques et politiques. Cela me rassure et me donne envie de poursuivre l’aventure. Parce que chaque année donne des forces nouvelles, en dépit de l’adversité.

En ces temps difficiles, le festival a-t-il toujours les moyens de ses ambitions ?

On n’a jamais les moyens de ses ambitions. Les nôtres sont plus vastes que nos  moyens. Parfois on se sent presque dans l’incapacité de répondre à certains besoins. En même temps, il y a une sorte d’esprit de solidarité, de débrouillardise, de mise en commun de nos manques. Je ne dis pas que c’est une bonne chose, mais cela nous oblige à travailler autrement, à faire mûrir plus  longtemps les projets, à chercher de nouveaux partenaires…Du coup, on ne se sent pas seul dans cette situation. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose que de pouvoir travailler de manière collective.

Ici les gens ont envie de se retrouver, de participer à l’élaboration d’un monde contemporain politique, artistique, citoyen.

À quoi pensez-vous ?

Je pense à ces collectifs d’auteurs que nous avons invités au festival. Ce n’est pas forcément pour des raisons économiques qu’ils se sont regroupés. C’est plus parce qu’ils ont besoin de se retrouver, d’une esthétique de l’intervention, du premier jet, de l’emprise directe sur la société sans passer par la mise en scène. Il y a l’envie d’être ensemble. Ce festival a toujours eu cette philosophie, même si, là, elle devient plus urgente.

Cette année, comme c’est le cas depuis que le festival existe, il y a eu une présence africaine assez remarquée. Quel regard portez-vous sur la création artistique africaine ?

Il y a beaucoup de choses qui se font en Afrique et qui ne viennent pas à Limoges parce que le continent est vaste. Mais pour ce que j’en sais, il y a beaucoup de changements. C’est le cas des grands festivals nationaux ou panafricains qui se sont effondrés pendant que d’autres, plus modestes, sont nés. Sans oublier l’effervescence qu’on remarque en Afrique anglophone et lusophone, ainsi qu’au Maghreb. À Limoges on suit certains artistes parce que construire un parcours, évaluer les besoins et construire des choses qui aient du sens prend du temps. Forcément, on ne peut pas le faire avec beaucoup d’artistes.

Quels sont les critères pour ceux qui viennent ici ?

Ceux qui viennent à Limoges, ce n’est pas le hit-parade des meilleurs, des plus doués ou des plus rusés qui savent comment tirer leur épingle du jeu. Les hasards de la vie et du travail font que, à un certain moment, on remarque, par exemple, un Dieudonné Niangouna. Il faut être sourd et aveugle pour ne pas voir son talent. On remarque un DeLavallée Bidiefono, un Faustin Linyekula, etc. Ce qui se passe à Limoges est une petite partie de ce qui se passe en Afrique. C’est le témoignage d’une vie artistique réelle qui a ses difficultés politiques, économiques. On ne peut pas le nier.

Pourquoi les artistes africains sont-ils de plus en plus sollicités ailleurs ?

La question des va-et-vient entre le continent africain et le contient européen voire, maintenant, le Brésil, le Canada, c’est l’image d’un monde changeant, multipolaire, qui fait que Limoges est un rendez-vous, je dirais encore certainement fondamental, mais on peut se féliciter qu’il ne soit plus le seul. Je suis satisfaite de constater qu’en Europe du Nord, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Norvège, on invite des artistes africains. Cette année, pour la première fois à Montréal, le Centre des auteurs dramatiques a fait un programme spécial auteurs africains. Mes amis burkinabè vont créer au Brésil, ils sont invités en Allemagne…

N’est-ce pas au détriment de Limoges ?

Il me semble qu’on n’est plus dans un tête-à-tête entre les anciennes puissances coloniales et le continent africain. C’est formidable. Du coup, la place de Limoges change aussi : c’est un rendez-vous important parmi d’autres. Je trouve que c’est plus confortable parce que se sentir capable de dire qu’on va peut-être collaborer avec un autre festival, dans un autre pays, voire dans une autre langue, cela ouvre de fenêtres et apporte quelque chose qui nous sort des regards occidentaux sur la pratique artistique africaine. C’est très important d’arriver à faire entrer dans nos pays du Nord une pensée sur le monde contemporain qui ne soit pas forcément celle qui plaît aux Blancs, comme on disait.

Comment définiriez-vous cette pratique artistique africaine ?

Elle se caractérise par des formes nouvelles et indépendantes de nos critères esthétiques européens. À une certaine époque, les acteurs, les auteurs, les metteurs en scène africains n’avaient qu’une idée : reproduire quelque part le théâtre occidental. Dans les nouvelles créations, contrairement à l’Europe où les arts plastiques empruntent beaucoup au théâtre, c’est plutôt le théâtre qui emprunte aux arts plastiques. Cela ne relève pas des façons de faire traditionnelles. Il y a une réelle modernité africaine qui s’affranchit de la modernité européenne. C’est parfois compliqué pour le public européen de recevoir ces œuvres parce qu’il y a tout d’un coup de la violence, une forme de chaos qui ne correspond pas à nos critères d’unité de temps et d’action… Il peut y avoir aussi des choses très crues, dans un langage qui s’éloigne du français cher à Senghor. Mais on est face à des œuvres vraiment originales.

Les intellectuels sont quand même des ferments de progrès et d’avancées sociales.

Cela vous paraît-il encourageant ?

Il y a un petit bémol quand même. C’est la question de la reconnaissance de ces artistes sur le continent africain, dans leurs pays. Si chaque fois qu’ils publient une œuvre ils sont considérés comme des opposants, si le fait de prendre la parole c’est déjà être en danger, si les instituts français n’ont plus les moyens de les aider et qu’on les jette dans les bras des Chinois, de Total, d’Areva ou je ne sais plus quelle autre grande entreprise, c’est grave. Où est la puissance publique de ces pays pour qu’elle donne à ces artistes une place dans la société ? Je ne dis pas qu’ils doivent devenir intermittents du spectacle comme c’est le cas dans le système français. C’est juste quelle place leur donner dans une société qui a besoin d’eux. Les intellectuels sont quand même des ferments de progrès et d’avancées sociales.

Comment expliquez-vous le fait que, dans l’écriture et la thématique, ce qui est produit aujourd’hui ne soit pas éloigné de la démarche, par exemple, d’un Sony Labou Tansi dans les années 1980-1990 ? 

C’est difficile de répondre à cette question. Je sais qu’il y a eu un jour ici une discussion concernant les Congolais (de Brazzaville). On demandait pourquoi ils parlent toujours de la guerre. Il semble que la guerre civile des années 1990 soit encore dans les esprits. Les auteurs ont encore des cris de rage, de la colère dans la gorge. Comme les autorités ne reconnaissent ni les crimes ni les victimes, cela peut durer longtemps. Que les œuvres soient imprégnées de cette réalité, on ne peut pas le reprocher aux auteurs. Le collectif d’auteurs de Kinshasa qui était également à Limoges avait aussi besoin d’une tribune pour dire la douleur,  l’incompréhension, la rage par rapport à la situation du pays. Qui sommes-nous pour leur demander de faire autre chose ? Heureusement qu’il y a ces prises de parole.

Quelles pistes comptez-vous explorer pour les prochaines années ?

Nous sommes tributaires du monde artistique tel qu’il change. Si cette année nous avons exploré la piste des collectifs d’auteurs, c’est parce que nous avons constaté qu’ils existaient déjà. Nous sommes toujours en observation, en attente, comme le chasseur. Nous allons nous demander comment faire pour que se développe un univers auquel nous croyons fortement. Le rôle du festival c’est de se mettre au service des talents. Le seul projet c’est de rester attentif et essayer de rassembler le plus de moyens. Cette année nous avons obtenu une subvention exceptionnelle du ministère de la Francophonie, un nouveau ministère puisqu’il avait disparu. Nous allons, donc, essayer de transformer l’essai en intéressant une nouvelle fois notre gouvernement à des enjeux qu’il a un peu laissé de côté.

De quelle manière ?

J’ai été auditionnée par la commission des Affaires étrangères à l’Assemblée nationale, entre autres, sur le festival et la francophonie. Les députés sont tombés des nues. Ils ne savent pas tout ce qui a été réalisé, tout le potentiel, avec très peu de moyens. J’ai remarqué qu’il y a une petite lueur d’espoir. Les députés qui étaient là ont posé les vraies questions. Je pense que le ministère de la Francophonie, à l’intérieur du ministère des Affaires étrangères, s’interroge. J’aimerais que les Affaires étrangères s’interrogent aussi, notamment sur les instituts français qui sont en grande perte de vitesse. Si on peut ranimer des débats, relancer une envie de présence, sans revenir aux vieilles choses du genre ministère de la Coopération, je pense que ce qui se passe sur le plan artistique peut servir de laboratoire à l’action politique. C’est très ambitieux comme programme !

________

Propos recueillis à Limoges par Tshitenge Lubabu M.K.                        
    
 

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