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05/04/2013 à 09:09
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Des portraits de Chokri Belaïd lors d'une manifestation, le 23 février 2013 à Tunis. Des portraits de Chokri Belaïd lors d'une manifestation, le 23 février 2013 à Tunis. © AFP

Deux mois après l’assassinat de Chokri Belaïd, les investigations pour retrouver les auteurs et les commanditaires du crime n’ont guère progressé. Une lenteur loin d’être justifiée pour certains. Le point sur l’enquête.

Le 6 février, peu après 8 heures du matin, Chokri Belaïd sort de son domicile, situé dans le quartier El Menzah VI de Tunis. Soudain, deux individus surgissent du coin de l’immeuble. L’un d’eux braque un pistolet et lui tire dessus à bout portant. Le secrétaire général d'El-Watad (le Mouvement des patriotes démocrates, MDP), opposant historique de la gauche tunisienne, est laissé pour mort. Les deux complices, eux, prennent la fuite à scooter.

Deux mois plus tard, c’est peu dire que l’enquête sur ce retentissant assassinat politique piétine. Les seules informations officielles sont celles qui ont été communiquées, le 26 février, par Ali Larayedh, alors ministre de l’Intérieur. Ce jour-là, l’actuel Premier ministre indique à la presse que le tireur a été « identifié » et qu’il est « pourchassé ». D’après lui, quatre autres suspects, membres de la mouvance salafiste, ont par ailleurs été arrêtés.

Depuis ces révélations ministérielles, silence radio. En Tunisie, beaucoup s’étonnent de la lenteur des investigations. Certains dénoncent même ouvertement un complot visant à étouffer l’affaire. Deux mois après le meurtre du célèbre opposant de gauche, voici ce que l’on sait sur une enquête visiblement au point mort.

  • Quelles sont les circonstances du meurtre ?

Face au mutisme des autorités, les principaux éléments factuels sur l’assassinat de Chokri Belaïd ont été révélés par la presse tunisienne ou par les proches du défunt. Tout semble indiquer que le meurtre a été préparé soigneusement à l’avance. Une voiture Fiat Siena, sans plaques d’immatriculation, a ainsi été repérée rodant à maintes reprises autour du domicile de Chokri Belaïd avant le jour du crime. D’autres éléments troublants, comme d’importantes coupures d’électricité ou le brouillage du réseau téléphonique Tunisiana, ont également été relevés.

Plus récemment, le secrétaire général adjoint du parti El Watad, Mohamed Jmour, suit une nouvelle piste. Selon ses sources, le jour du meurtre, une estafette Volkswagen aurait acheminé les complices et leur deux-roues près de chez Chokri Belaïd. Ce véhicule appartiendrait à la société « Al Wahat » (« Les Oasis »), une société en affaires avec des milieux qataris et dont le gérant serait membre d’Ennahdha. Une fois leur crime accompli, les deux suspects auraient chargé leur scooter dans la camionnette pour quitter la zone plus discrètement…

  • Qui sont les auteurs présumés de l’assassinat ?

D’après l’ex-ministre de l’Intérieur Ali Larayedh, les quatre suspects arrêtés à la fin du mois de février font partie de la mouvance salafiste. Parmi eux se trouverait notamment le conducteur du deux-roues qui a permis la fuite de l’homme qui a appuyé sur la détente. Lors d’un interrogatoire, un autre de ces complices présumés aurait également avoué avoir surveillé les allées et venues de l’opposant avant son assassinat.

C’est le black out total. Le présumé coupable s’est évaporé et nous ne savons rien de plus.

Nizar Senoussi, porte-parole du comité de défense de Chokri Belaïd

Durant sa conférence de presse du 26 février, Ali Larayedh avait annoncé que ses services étaient sur la piste du tueur. D’après plusieurs médias tunisiens, l’assassin présumé serait Kamel Gadhgadhi, un homme d’une trentaine d’années originaire d’Oued Mliz, près de Jendouba. Malgré une descente à son domicile familial, les forces de l’ordre n’auraient jamais réussi à lui mettre la main dessus. « C’est le black out total, soupire Me Nizar Senoussi, porte-parole du comité de défense de Chokri Belaïd. Ce présumé coupable s’est évaporé et nous ne savons rien de plus. » Selon certaines sources, Kamel Gadhgadhi pourrait notamment s’être réfugié en Algérie. Sa photo a depuis été diffusée sur de nombreux sites et réseaux sociaux. Un portrait que le ministère de l’Intérieur refuse, lui, de publier.

  • Pourquoi l’enquête est-elle si compliquée ?

L’enquête sur l’assassinat de Chokri Belaïd a été confiée à un juge d’instruction de Tunis. Très rapidement, le magistrat a émis une commission rogatoire pour que la brigade criminelle prenne en charge les investigations. Une décision qui fait hurler les défenseurs de la famille du défunt. « Cette brigade dépend du ministère de l’Intérieur et est donc placée sous autorité directe du pouvoir exécutif. Il y a un risque évident d’ingérence politique ! », s’exclame Me Senoussi. Une situation problématique lorsqu’on sait que beaucoup de Tunisiens, au premier rang desquels les proches de Chokri Belaïd, dénoncent publiquement le rôle tenu de près ou de loin par Ennahdha dans cette sombre affaire d’assassinat politique.

Deux mois après les faits, la lenteur de l’enquête intrigue de nombreux observateurs. « Il y a beaucoup d’éléments factuels, de noms, de traces, mais rien ne progresse, analyse Sofiane Ben Fahrat, journaliste à Shems FM et Nessma TV. Est-ce qu’on tente d’étouffer cette affaire ou de noyer le poisson ? En tout cas, cela semble très étrange… » Autre élément troublant, plusieurs témoins clés n’ont toujours pas été entendus par le juge d’instruction. C’est le cas d’Ali Larayedh, qui n’a répondu à aucune des deux convocations du magistrat, ou de l’homme d’affaires Fethi Dammak, qui a plusieurs fois affirmé détenir d’importantes informations sur l’assassinat de Chokri Belaïd.

Du côté de ministère de l’Intérieur, on assure au contraire que tout est fait pour retrouver les assassins de l’ancien secrétaire général d’El Watad. « Une équipe de la brigade criminelle suit cette affaire en permanence, explique Mohamed Ali Aroui, porte-parole du ministère. Nous continuons notre travail et nous finirons par arrêter les responsables ». Quoi qu’il en soit, les proches de Chokri Belaïd n’entendent pas relâcher la pression. Jeudi 4 avril, ils ont organisé un nouveau sit-in devant le tribunal de 1ère instance de Tunis, où des centaines de militants s’étaient réunis pour réclamer la vérité sur l’assassinat de celui qu’ils appellent désormais leur « martyr ».

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Benjamin Roger

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