Extension Factory Builder
05/03/2013 à 17:57
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Des travailleuses manifestent à Beyrouth en avril 2012. Des travailleuses manifestent à Beyrouth en avril 2012. © AFP

L’Afrique est une destination privilégiée de la diaspora libanaise depuis le XIXe siècle. Mais aujourd’hui, les enfants issus de mariages mixtes installés au pays du Cèdre subissent au quotidien un mélange de racisme et de préjugés sociaux. Reportage.

Mis à jour le 06/03 à 09H43.

Il fait nuit, Gemmayze s'agite. Dans ce quartier chrétien de la capitale libanaise, on se presse en talons hauts sur des trottoirs impraticables pour rallier le dernier bar en vue. Eddy Abbas a prévu de boire quelques bières. Ce rappeur de trente ans, membre du groupe Fareeq El Atrash, a les yeux en amande de son père libanais et la peau mate de sa mère ivoirienne. Première interpellation policière à l'heure de l'apéritif. Fouille et  contrôle des papiers. « Quand ils ont vu ma carte d'identité libanaise, ils m'ont dit "On pensait que vous aviez besoin d'aide". Ils auraient pu trouver une meilleure excuse », plaisante Eddy, amer, en dégageant les dreads qui tombent sur son front.

Eddy, dont le père dirige une scierie en Côte d’Ivoire, a été envoyé très jeune dans sa famille paternelle au Liban. À l’école, on lui sert du « Yo rastaman ! ». En ville, il découvre les arrestations arbitraires. Un soir à Dora, quartier pauvre de la banlieue beyrouthine, le trentenaire natif d’Abidjan passe une heure à l’arrière d’une Jeep de police, le temps que son frère lui apporte ses papiers.

Amalgames

Beyrouth la cosmopolite n’échappe pas aux amalgames raciaux et socio-économiques. Au jeu du délit de faciès, la classe sociale présumée compte au moins autant que la couleur de peau. « La société libanaise fonctionne par catégories très cloisonnées », explique Nadim Houry, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord de Human Rights Watch. « Entre religion, origine géographique et position socio-économique, les gens cherchent à se distinguer en permanence. À cela s’ajoute l’idée que les Libanais ont une certaine tête. Les métisses sont donc pris pour des migrants pauvres et illégaux. »

Au Liban, la majorité des immigrés africains et asiatiques occupent des emplois subalternes, jugés dégradants par les locaux.

Ce qui est loin d’être une chance. Au Liban, la majorité des immigrés africains et asiatiques occupent des emplois subalternes, jugés dégradants par les locaux. Employée de maison pour les femmes, éboueur  ou plongeur pour les hommes : ils représenteraient 30% de la main-d’œuvre. Souvent exploités (1), peu ou pas protégés par le droit du travail, les migrants subissent aussi l’absence de législation en matière de racisme. Seule une circulaire du ministère du Tourisme datant de mai 2012 est censée garantir l’accès aux piscines et plages privées « sans discrimination de race, de nationalité ou de handicap ». Les associations antiracistes ont depuis prouvé son inefficacité, notamment au moyen de testing en caméra cachée (2).

Partir ou rester

Hassan Merheb n’a pas ce problème. « Grâce à ma grande taille, on voit que je suis basketteur. Les gens pensent que je suis Américain et je peux rentrer à la piscine, en club ». Né en Sierra Leone où son père libanais a émigré au début des années 70, le jeune métis n’échappe pas aux remarques dégradantes. Dans les embouteillages monstres de la capitale, au volant de sa jolie Citroën neuve, il s’amuse des regards interloqués. « C’est la pire chose pour les racistes de voir un Noir dans une meilleure position sociale que la leur. »

C’est la pire chose pour les racistes de voir un Noir dans une meilleure position sociale que la leur.

Pour changer les mentalités, Nisreen Kaj, auteure et activiste ayant émigré du Nigeria il y a douze ans, a présenté en 2012 « Mixed Feelings », une série de portraits d’Africains-Libanais issus de toutes les classes sociales. Sur les trente personnes photographiées, deux seulement avaient confié se sentir bien au Liban. Une dizaine d’entre elles a depuis quitté le pays pour l’Afrique. Nisreen aussi pense à partir, « mais pour aller où ? ».

Lassé par l’instabilité politique, Eddy le rappeur devrait bientôt rejoindre son père en Côte d’Ivoire. Les travailleurs du continent noir et d’Asie continuent d’affluer en terre libanaise. Human Right Watch estime aujourd’hui à 200 000 le nombre de domestiques migrants au Liban, soit 25% de plus qu’en2006.

________

(1) Suicide d’une domestique éthiopienne

(2)  Une jeune fille noire interdite de piscine au Liban (testing du Mouvement antiraciste)

 


 

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

Moyen-Orient

Israël : Ayman Odeh a fait un rêve

Israël : Ayman Odeh a fait un rêve

Inconnu il y a encore quelques mois, il a réussi à fédérer les Arabes israéliens et à en faire la troisième force politique du pays. Portrait d'un farouche militant des droi[...]

Yémen : la coalition arabe menée par l'Arabie Saoudite annonce la fin des frappes aériennes

La coalition arabe au Yémen a annoncé mardi la fin des frappes aériennes lancées il y a un mois contre les Houthis chiites. En dépit de cette trêve, des combats se poursuivent toujours au[...]

Irak : le chef de l'EI, Abou Bakr al-Baghdadi, "grièvement blessé" dans une frappe aérienne ?

Le journal britannique "The Guardian" a relayé mardi des informations selon lesquelles le chef du groupe terroriste État islamique (EI) aurait été grièvement blessé lors de[...]

Méditerranée : plus de 300 migrants en plein naufrage, selon l'OIM

L'OIM a reçu lundi un appel au secours provenant d'une embarcation en train de sombrer en Méditerranée. Il y aurait plus de 300 migrants à son bord.[...]

Le Yémen, l'eau, la guerre

Il y a plus d'une vingtaine d'années, un chercheur canadien, appelons-le Stéphane L., était venu nous rendre visite au centre de recherche où je travaillais alors, à l'École des[...]

Yémen : Abd Rabbo Mansour Hadi, sans fleurs ni couronne

Vaincu par la milice chiite houthiste, le président du Yémen a fui le pays. Ce n'est pas la gloire, aux yeux de ses compatriotes...[...]

"Taxi Téhéran" : la caméra sur 4 roues de Jafar Panahi

Depuis qu'Abbas Kiarostami a cessé de tourner en Iran et se fait rare, le cinéma de la République islamique n'a plus qu'un fer de lance capable de s'imposer sur le plan international : Jafar Panahi. [...]

État islamique : vivre le califat

Le seul nom de Daesh, auteur de violentes exactions, suscite la terreur. Mais sur les territoires conquis, le groupe tente aussi de gagner les coeurs et les esprits et de s'imposer en tant qu'État.[...]

Émirats arabes unis : des ouvriers se révoltent et incendient leur chantier

Des ouvriers travaillant à la construction d'un campus universitaire, dans le nord des Émirats arabes unis, se sont révoltés en incendiant une partie des bâtiments de leur chantier. Des[...]

Israël - Palestine : Tony Blair, envoyé spécieux

Chargé de favoriser le processus de paix, il aura surtout profité de sa position pour s'en mettre plein les poches. À la grande consternation des Palestiniens.[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers
Purging www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20130305170327 from 172.16.0.100 Purging jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20130305170327 from 172.16.0.100