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30/11/2012 à 18:30
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L'adjudant-chef Guy Raugel et son avocat Jacques Tremolet de Villers. L'adjudant-chef Guy Raugel et son avocat Jacques Tremolet de Villers. © AFP

À Paris, au troisième jour du procès des quatre militaires français accusés de l'assassinat du "coupeur de route" ivoirien Firmin Mahé, en 2005, les langues se sont déliées. Au sujet des responsabilités présumées et de la chronologies des faits. Compte rendu.

À son troisième jour, le procès de l’affaire Firmin Mahé est entré dans le vif du sujet avec les auditions des accusés. Les deux premiers (sur quatre), l’ancien adjudant-chef Guy Raugel, 48 ans, et l’ancien colonel Éric Burgaud, 50 ans, ont été interrogés pendant près de 10 heures 30 d’audience, jeudi 29 novembre. Le résident de la Cour d’assises de Paris, Olivier Leurent, a décortiqué quasiment heure par heure le déroulement des événements de cette journée du 13 mai 2005, durant laquelle le sort du « coupeur de route » présumé, Firmin Mahé, a été scellé.

Les deux accusés sont revenus sur les faits qui leur sont reprochés et ont « assumé ». Assumé d'avoir tué Firmin Mahé de sang-froid, à l’aide d’un sac poubelle et de rubans adhésif dans un blindé français pour le premier, Guy Raugel. Et pour le second, Éric Burgaud, qu’il lui en a bien donné l’ordre, après l’avoir lui-même reçu - implicitement - de son supérieur hiérarchique, le général Henri Poncet.

« J’ai exécuté l’ordre que le général Poncet m’a donné. Comme l’adjudant-chef Raugel a exécuté le mien », dit l’ex-colonel Burgaud. Tel sera le seul élément de leur ligne de défense tout au long de cette longue journée. Tous deux Raugel comme Burgaud n’auraient fait, chacun à leur niveau, « qu’exécuter les ordres » - fussent-ils « illégaux ». Sans jamais les remettre en cause ou penser à désobéir.

« Le chef donne les ordres, assume les ordres. Les subordonnés exécutent. C’est comme ça. Nous sommes conditionnés comme ça. L’obéissance et la confiance, c’est la base », rajoute Raugel. Les relations, hiérarchiques et humaines, entre Raugel et Burgaud, seront très longuement évoquées. Les deux hommes échangeront d’ailleurs plusieurs fois, des regards et des mots, lors du procès. « C’était mon colonel mais c’était un peu mon père aussi...», confie Raugel. « C’est un chef charismatique, que j’aurais pu suivre au bout du monde... et même en enfer. »

Contingent Licorne

À la barre, l’ancien adjudant-chef Guy Raugel est resté droit dans ses bottes. Debout, bras croisés, et regard franc. Comme s’il attendait ce moment, celui de pouvoir s’expliquer publiquement, depuis bien trop longtemps.

Guy Raugel, comme les trois autres accusés, était un militaire de l’ancien contingent Licorne, déployé dans une Côte d’Ivoire en pleine crise. En 2005, il est à la tête du Priac (peloton de reconnaissance et d'intervention antichar), déployé en « zone de confiance ». Une zone tampon qui séparait les belligérants et qui selon Raugel, « n’avait de confiance que le nom ».

Face au vide juridique qui pesait sur les criminels présumés et les prisonniers de cette zone, à la fois au niveau de l’ONU et de l’État ivoirien, le peloton de Raugel était souvent obligé de les relâcher rapidement. S’y sentant intouchables, les « coupeurs de route » se sont donc rapidement concentrés dans la région. Firmin Mahé est considéré, par les forces françaises, comme étant un de leurs chefs de file.

Des semaines de traque

L’ancien adjudant-chef décrit alors les conséquences dramatiques sur la population. Des photos atroces de corps humains mutilés, de femmes et d’enfants massacrés, de villages brûlés -  des crimes imputés en partie à Mahé -, sont alors projetés devant la cour. Raugel les commente une à une. « Il me semble fondamental que la cour voit ce à quoi nous avons été confrontés. S’il n’y avait pas eu ces scènes-là… » Il s’interrompt. « On était écœurés par ce qu’il se passait, on en avait marre ! » À tel point que le colonel Burgaud a déclaré, un jour, de manière informelle, assure-t-il : « Tant qu’on en aura pas buté un, ils ne se calmeront pas… »

En mai 2005, cela fait des semaines que l’on traque Firmin Mahé. Si bien que le 13, lorsqu’il est identifié, blessé par balle à la jambe en matinée puis arrêté en fin d’après-midi, c’est l’« effervescence » dans le camp français. Transporté sur le capot d’un véhicule, il est d’abord dirigé vers l’infirmerie du camp. « Quand il arrive, c’est un peu l’attraction, les soldats sont excités. Des soldats de l’ONU qui sont sur place, prennent même des photos », explique Raugel. À l’infirmerie, Mahé est inconscient, allongé sur le sol. À un moment, il se serait relevé brutalement pour mordre un auxiliaire sanitaire. « Un ou deux soldats » lui aurait alors assénés des coups pour le calmer. Y a-t-il eu d’autres brutalités de la part des soldats ? « Plausible », répond Raugel.

Très vite, ce jour-là, l’adjudant-chef Raugel et le colonel Burgaud échangent un premier coup de téléphone. Burgaud : « Mahé va arriver. Vous le montez dans votre VBL [blindé, NDLR], en prenant bien votre temps… » Raugel : « Vous confirmez ? Il doit arriver mort ? » Burgaud : « Vous m’avez bien compris. »

Tout est allé "très vite"

Il faudra attendre une seconde conversation téléphonique pour que Burgaud précise son ordre et lui demande de simuler, lors du transfert de Mahé vers Man (nord-ouest du pays), une tentative d’évasion et de lui tirer dessus pour le tuer. Pour Raugel, avec un Mahé inconscient et blessé à la jambe, impossible de suivre un tel scénario. Impossible aussi de le tuer dans le blindé, aussi, sans risquer de blesser un de ses soldats. « Je l’ai laissé se débrouiller tout seul…je n’ai pas été capable de lui donner la bonne méthode », admettra plus tard le colonel Burgaud.

Sans mode opératoire précis donné par son supérieur, Raugel improvise. « C’est allé très vite…Je n’avais pas de solution. J’ai vu le sac poubelle et j’ai pensé tout de suite à l’étouffer… » Il roule alors légèrement le sac et y met la tête de Mahé. « Il y avait un scotch, marron, de déménageur et j’ai entouré la tête du prisonnier avec. Pour être sûr que ce soit étanche, rapide.»

Une fois sa mission accomplie, Raugel sera félicité par le colonel Burgaud. Aurait-il pu désobéir, lui demande le président de la cour ? « Vous ne vous êtes pas dit, « on ne tue pas quelqu’un de blessé, qui a les mains attachées dans le dos ? » lance Olivier Leurent. « Oui j’aurais pu désobéir », répond Raugel. « Mais J’étais soulagé de savoir que cet homme-là ne ferait plus jamais de victimes. Sur l’instant, on a vu tellement de saloperies qu’on est passé de la légalité à la légitimité. Quand on voit ce qu’on a vu ! »

À la fin de son interrogatoire, l’homme répète inlassablement qu’il « assume » et tape d’un coup contre la barre. « J’assume et j’en souffre ! Et je veux que mes chefs assument !... Dans tous les pays c’est pareil, ce sont toujours les chefs qui s’en sortent. »

___

Haby Niakaté (@HabyN)

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