"L'exposition 47, portraits d'insurgés" est présentée à Limoges, à l'occasion des Francophonies en Limousin. Ce travail, né de la collaboration entre le photographe Pierrot Men et l'écrivain Raharimanana, revient sur les massacres perpétrés par l'armée française en 1947 à Madagascar.
C'est, en apparence, une simple plage, comme il en existe tant d'autres à Madagascar. L'image montre une silhouette ramassant des herbes sèches et, au loin, une palissade. Quand la marée se retire, une boue blanche se forme qui intrigue les enfants. Ils demandent : « C'est quoi cette boue blanche ? » Le vieux Raprosy répond toujours de la même manière : « C'est le sang de la terre. » Mais au fond de lui, il sait que cette boue qui remonte du passé n'est autre que la chaux que le colon l'obligea à verser sur les corps de la fosse commune de Manakara, dont le périmètre est aujourd'hui délimité par une palissade.
Le photographe Pierrot Men (à g.) et l'écrivain Raharimanana, ©Patrick Fabre
Après avoir été montrée à Avignon, à Nanterre et à Paris, « L'exposition 47, portraits d'insurgés » est présentée à Limoges, à l'occasion des Francophonies en Limousin. Née d'une intense collaboration entre le photographe Pierrot Men et l'écrivain Raharimanana (en photo ci-dessus), elle revient sur les massacres perpétrés par l'armée française. « Le point de départ, c'est mon travail sur 1947, confie l'auteur de L'Arbre anthropophage. Pierrot Men avait depuis longtemps en tête l'idée de faire ce travail, mais il éprouvait une vraie difficulté à s'exprimer sur une question politique. En discutant avec lui, j'ai appris que sa grand-mère et sa tante avaient été tuées par l'armée française et découpées en morceaux. Seul, il n'avait pas la force de se lancer. Quand je lui ai proposé mon intention, il a dit oui avant même que je n'ai fini ma phrase. » Le résultat ? Une exposition qui prend à la gorge.
Celui qui se contenterait de regarder les photos en noir et blanc de Pierrot Men ne verrait peut-être que de dignes vieillards affrontant avec résignation et sagesse le passage des ans. Pourtant, ici et là, des indices guident vers une réalité plus violente - atroce. Une photo d'archive montrant des femmes et des enfants aux visages graves, alignés dans l'attente, courbés sous le poids d'une menace. Un homme dont les traits accusés et durs émergent d'un noir impénétrable...
Ce noir, c'est le passé tu par la puissance coloniale comme par les nouveaux maîtres de Madagascar. Ce noir, c'est l'ignorance d'une grande majorité des enfants malgaches à propos de ce qui s'est passé dans leur pays, en 1947. Alors il faut lire les cartels accompagnant les clichés, mesurer la portée des témoignages venus d'il y a plus de soixante ans. Il faut, et ce n'est pas facile tant l'horreur est intacte. Les massacres, les corps empilés les uns sur les autres, l'usage des gaz, les hommes contraints de ramper dans leurs excréments pour survivre...
Un sujet qui dérange
« Mon père est historien, confie Raharimanana. Quand j'étais enfant, il y avait beaucoup de gens qui venaient chez nous et racontaient des choses. Je percevais leur fébrilité, je voyais leurs tremblements, il y avait en eux quelque chose d'incompréhensible pour l'enfant que j'étais. » Bien plus tard, alors qu'il écrivait son premier roman : « Je voulais donner vie à un personnage dont l'idée était de se réaliser tout seul. Et au fur et à mesure que je rentrais dans la création de l'identité malgache, je me suis rendu compte non seulement de la manière dont les colons avaient voulu nous imposer une identité, mais aussi du fait que je ne savais rien de 1947. » Depuis, il a approfondi la question à travers livres et pièces de théâtre (Madagascar 1947, Nour, 1947, etc.). Une attitude qui n'a pas toujours été bien vue : la pièce adaptée de son essai par Thierry Bédard a été « censurée » par l'alors-ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, pour des « raisons financières » et la tournée prévue en Afrique n'a pas pu avoir lieu. C'est dire si le sujet continue de déranger. Lorsque l'on découvre les témoignages des acteurs de l'époque, le silence embarrassé des deux pays concernés est plus qu'éloquent...
Mais au fond, ce qui importe à Pierrot Men comme à Raharimanana, c'est la transmission. Quelques photos montrent ainsi des visages flous d'enfants dans l'ombre de leurs aïeux. C'est bien pour eux que les artistes oeuvrent – pour qu'ils s'extraient de ce flou. « Les jeunes malgaches d'aujourd'hui savent que le 29 mars, c'est le jour férié et qu'il n'y a pas école. Ils savent aussi qu'il y a eu répression, mais ils ne peuvent en imaginer l'ampleur puisqu'à l'école, il n'y a pas de leçons sur 1947. » Explication ? « Il y a une complicité entre les deux États qui ont intérêt à se taire, dit-il. Ceux qui ont dirigé Madagascar après les colons étaient pour la plupart des collaborateurs. » Les vieux, eux, ne veulent pas mourir avec leur récit. Pierrot Men et Raharimanana continueront donc de cueillir leur parole et de la porter au-delà des mers. « Je viens juste pour un peu de mots, et des parts de présent, et des rêves de futur », écrit l'auteur.
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Nicolas Michel, envoyé spécial à Limoges (France)

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