Extension Factory Builder
04/10/2012 à 17:54
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Portrait photo de l'Exposition 47. Portrait photo de l'Exposition 47. © Pierrot Men

"L'exposition 47, portraits d'insurgés" est présentée à Limoges, à l'occasion des Francophonies en Limousin. Ce travail, né de la collaboration entre le photographe Pierrot Men et l'écrivain Raharimanana, revient sur les massacres perpétrés par l'armée française en 1947 à Madagascar.

C'est, en apparence, une simple plage, comme il en existe tant d'autres à Madagascar. L'image montre une silhouette ramassant des herbes sèches et, au loin, une palissade. Quand la marée se retire, une boue blanche se forme qui intrigue les enfants. Ils demandent : « C'est quoi cette boue blanche ? » Le vieux Raprosy répond toujours de la même manière : « C'est le sang de la terre. » Mais au fond de lui, il sait que cette boue qui remonte du passé n'est autre que la chaux que le colon l'obligea à verser sur les corps de la fosse commune de Manakara, dont le périmètre est aujourd'hui délimité par une palissade.

Le photographe Pierrot Men (à g.) et l'écrivain Raharimanana, ©Patrick Fabre

Après avoir été montrée à Avignon, à Nanterre et à Paris, « L'exposition 47, portraits d'insurgés » est présentée à Limoges, à l'occasion des Francophonies en Limousin. Née d'une intense collaboration entre le photographe Pierrot Men et l'écrivain Raharimanana (en photo ci-dessus), elle revient sur les massacres perpétrés par l'armée française. « Le point de départ, c'est mon travail sur 1947, confie l'auteur de L'Arbre anthropophage. Pierrot Men avait depuis longtemps en tête l'idée de faire ce travail, mais il éprouvait une vraie difficulté à s'exprimer sur une question politique. En discutant avec lui, j'ai appris que sa grand-mère et sa tante avaient été tuées par l'armée française et découpées en morceaux. Seul, il n'avait pas la force de se lancer. Quand je lui ai proposé mon intention, il a dit oui avant même que je n'ai fini ma phrase. » Le résultat ? Une exposition qui prend à la gorge.

Celui qui se contenterait de regarder les photos en noir et blanc de Pierrot Men ne verrait peut-être que de dignes vieillards affrontant avec résignation et sagesse le passage des ans. Pourtant, ici et là, des indices guident vers une réalité plus violente - atroce. Une photo d'archive montrant des femmes et des enfants aux visages graves, alignés dans l'attente, courbés sous le poids d'une menace. Un homme dont les traits accusés et durs émergent d'un noir impénétrable...

Ce noir, c'est le passé tu par la puissance coloniale comme par les nouveaux maîtres de Madagascar. Ce noir, c'est l'ignorance d'une grande majorité des enfants malgaches à propos de ce qui s'est passé dans leur pays, en 1947. Alors il faut lire les cartels accompagnant les clichés, mesurer la portée des témoignages venus d'il y a plus de soixante ans. Il faut, et ce n'est pas facile tant l'horreur est intacte. Les massacres, les corps empilés les uns sur les autres, l'usage des gaz, les hommes contraints de ramper dans leurs excréments pour survivre...

Un sujet qui dérange

« Mon père est historien, confie Raharimanana. Quand j'étais enfant, il y avait beaucoup de gens qui venaient chez nous et racontaient des choses. Je percevais leur fébrilité, je voyais leurs tremblements, il y avait en eux quelque chose d'incompréhensible pour l'enfant que j'étais. » Bien plus tard, alors qu'il écrivait son premier roman : « Je voulais donner vie à un personnage dont l'idée était de se réaliser tout seul. Et au fur et à mesure que je rentrais dans la création de l'identité malgache, je me suis rendu compte non seulement de la manière dont les colons avaient voulu nous imposer une identité, mais aussi du fait que je ne savais rien de 1947. » Depuis, il a approfondi la question à travers livres et pièces de théâtre (Madagascar 1947, Nour, 1947, etc.). Une attitude qui n'a pas toujours été bien vue : la pièce adaptée de son essai par Thierry Bédard a été « censurée » par l'alors-ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, pour des « raisons financières » et la tournée prévue en Afrique n'a pas pu avoir lieu. C'est dire si le sujet continue de déranger. Lorsque l'on découvre les témoignages des acteurs de l'époque, le silence embarrassé des deux pays concernés est plus qu'éloquent...

Mais au fond, ce qui importe à Pierrot Men comme à Raharimanana, c'est la transmission. Quelques photos montrent ainsi des visages flous d'enfants dans l'ombre de leurs aïeux. C'est bien pour eux que les artistes oeuvrent – pour qu'ils s'extraient de ce flou. « Les jeunes malgaches d'aujourd'hui savent que le 29 mars, c'est le jour férié et qu'il n'y a pas école. Ils savent aussi qu'il y a eu répression, mais ils ne peuvent en imaginer l'ampleur puisqu'à l'école, il n'y a pas de leçons sur 1947. » Explication ? « Il y a une complicité entre les deux États qui ont intérêt à se taire, dit-il. Ceux qui ont dirigé Madagascar après les colons étaient pour la plupart des collaborateurs. » Les vieux, eux, ne veulent pas mourir avec leur récit. Pierrot Men et Raharimanana continueront donc de cueillir leur parole et de la porter au-delà des mers. « Je viens juste pour un peu de mots, et des parts de présent, et des rêves de futur », écrit l'auteur.

___

Nicolas Michel, envoyé spécial à Limoges (France)
 

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

Madagascar

Madagascar : une manifestation de soutien à Ravalomanana dispersée par la police

Madagascar : une manifestation de soutien à Ravalomanana dispersée par la police

Une manifestation de soutien à Marc Ravalomanana, l'ancien président malgache, placé en résidence surveillée, a été dispersée samedi par la police au prix de quelques heurt[...]

Madagascar : Lalao Ravalomanana appellent les Malgaches à "se lever" pour "libérer" le pays

La tension continue de monter à Madagascar depuis le retour de Marc Ravalomanana. Vendredi, sa femme a appelé les Malgaches à "se lever" pour "libérer" le pays.[...]

Madagascar : l'ancien président Marc Ravalomanana confiné à Diego Suarez

L'ancien président Marc Ravalomanana est confiné à Diego Suarez, dans le nord de Madagascar.[...]

L'UA dénonce une "provocation inadmissible" de l'ex-président malgache Marc Ravalomanana

L'UA a condamné mercredi les propos tenus par l'ex-chef d'État Marc Ravalomanana, juste après son retour d'exil à Madagascar, et qualifié de "provocation inadmissible" sa mise en[...]

Madagascar : le fils de Ravalomanana dénonce le "kidnapping" de son père

On est sans nouvelles de Marc Ravalomanana, l'ancien président malgache, arrêté lundi alors qu'il était de retour à Madagascar pour la première fois depuis sa chute en 2009. Son fils a[...]

Marc Ravalomanana de retour à Madagascar après 5 ans d'exil

Selon la presse malgache, l'ancien président Marc Ravalomanana est rentré sur la Grande Île dans la nuit de dimanche à lundi. Un rassemblement de ses partisans devant son domicile est attendu dans la[...]

Madagascar : Marc Ravalomanana n'a été pas été arrêté, mais "mis en sécurité"

De retour de son exil en Afrique du Sud, lundi, Marc Ravalomanana n'a pas été arrêté mais "mis en sécurité", selon Hery Rajaonarimampianina, le président malgache.[...]

Réchauffement climatique : la carte des 15 lieux les plus menacés d'Afrique

À l'occasion du sommet sur le climat organisé le 23 septembre à New York par le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, "Jeune Afrique" publie sa carte des 15 lieux les plus[...]

Rasoanaivo : à Madagascar, "l'article 20 de la loi contre la cybercriminalité légalise la dictature"

La liberté de la presse est mise à l'épreuve à Madagascar. Après l'arrestation de deux journalistes, le 21 juillet, à suite d'une plainte déposée par un ministre malgache,[...]

Wikipédia : le classement des chefs d'État africains les plus populaires

Créé en 2001, Wikipédia s'est imposée depuis comme l'encyclopédie numérique la plus consultée au monde. Participative, elle rassemble des informations collectées par les[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers