Les Jeux de Rome de 1960 se déroulent à un moment où un certain nombre de pays africains accèdent à l’indépendance. Les problèmes à résoudre, après la coupure du cordon ombilical avec les anciennes métropoles sont tellement nombreux que participer à ces Olympiades n’est pas une priorité. L’une des épreuves les plus attendues est le marathon auquel prennent part quelques pays africains dont l’un, l'Éthiopie, n’a jamais été colonisé, et l’autre, le Maroc, est indépendant depuis quatre ans. À noter aussi la participation de l’Afrique du Sud raciste, avec une équipe composée uniquement de Blancs, du Liberia, indépendant depuis 1947, du Kenya, encore colonie britannique, mais déjà présent.
Ce samedi 10 septembre 1960, les spécialistes du marathon savent à peu près qui pourrait s’imposer. Des noms comme Popov, le Russe, Osvaldo Suarez, l’Argentin, Rhadi Ben Abdesselam, le Marocain, parmi quelques autres, sont régulièrement évoqués. Personne ne prête la moindre attention à un jeune Éthiopien de 28 ans, 1 m 75, 55 kg, membre de la garde de l’empereur Haile Selassie 1er. La raison de ce désintérêt est simple : nul ne le connaît sur le plan international. Or, en mai, il s’était illustré dans son pays en remportant le marathon national avec un temps remarquable de 2 h 21 minutes 22 centièmes. Mais à Rome on retient seulement le fait qu’il participe à la compétition en remplacement d’un camarade blessé. Et personne ne fait attention à lui. Sauf, bien sûr, son entraîneur, le Suédois d’origine finlandaise Onni Niskanen.
À Rome, samedi 10 septembre 1960, il est 17 h 45. Contrairement à la tradition, les organisateurs des Jeux Olympiques ont décidé que l’épreuve du marathon démarre le soir pour éviter aux coureurs de suffoquer sous la chaleur étouffante de Rome. Pour la première fois aussi, l’arrivée aura lieu la nuit. Le long du parcours, éclairé par des torches tenues par des soldats, comme s’il s’agissait d’une féérie nocturne, le public attend fébrilement. Un spectacle inédit !
Abebe Bikila est sur la ligne de départ. Débardeur vert, avec le chiffre 11 écrit sur la poitrine et sur le dos ; un short rouge jaune. Ce sont là les couleurs de sa patrie, l'Éthiopie. Mais quelque chose attire l’attention du public : il ne porte pas de chaussures. Incroyable ! De là à penser que l'Éthiopie n’a pas de quoi acheter des chaussures à ses athlètes, il n’y a qu’un pas. D’aucuns le franchissent allègrement. La vérité est, pourtant, tout autre. Abebe Bikila s’est toujours entraîné pieds nus. Cela facilite les choses parce qu’il court plus vite. Mais, pour ceux qui ne le savent pas, il devient une bête curieuse.
Résumé du marathon de Rome en 1960.
Attaque de l’Obélisque d’Axoum
Le départ du marathon vient d’être donné. Cinq kilomètres plus loin, les favoris prennent les choses en main et se positionnent aux avant-postes : Rhadi Ben Abdesselam, Popov, Kelly, Vandendriessche et…Abebe qui ne s’en laisse pas conter. Les meneurs imposent un train rapide. Leurs pieds tambourinent la chaussée dans un rythme régulier. Au dix-huitième kilomètre, le Marocain accélère. Les autres, pris de court, n’arrivent pas à suivre ce rythme de plus en plus insoutenable. Sauf, chose inattendue, Abebe. Et, ne montrant aucun signe de fatigue, il ne lâche pas Rhadi Ben Abdesselam. Jusqu’à l’épuiser. À moins de deux kilomètres de la ligne d’arrivée, l'Éthiopien décide de porter l’estocade en lançant une attaque au niveau de l’Obélisque d’Axoum arrachée par Benito Mussolini lors de son occupation de l'Éthiopie, en 1936. Tout un symbole. Dans la nuit romaine, Abebe Bikila, maître du monde et du temps, les pieds nus, s’impose. Le temps est extraordinaire : 2 h 15’16 centièmes. Le marathon a son roi. L'Éthiopie ? son héros. L’Afrique, sa première médaille d’or dans un tournoi olympique.
Abebe Bikila lève les bras après avoir franchi la ligne d’arrivée. Le public exulte. Le champion exécute quelques mouvements de gymnastique, s’étire, se penche, sautille, salue la foule, avant d’être porté en triomphe.

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