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11/07/2012 à 15:14
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Sidi Larbi Cherkaoui présente sa dernière création, Sidi Larbi Cherkaoui présente sa dernière création, © AFP

Le chorégraphe belgo-marocain Sidi Larbi Cherkaoui présente "Puz/zle" au Festival d'Avignon. Rencontre avec un artiste engagé.

Il a les cheveux châtains clairs, la peau diaphane, mais il porte un nom arabe. Très tôt, le chorégraphe belgo-marocain Sidi Larbi Cherkaoui a su composer avec une identité multiple. Pragmatique, il a toujours choisi ce qu'il lui convient dans les autres cultures. Résultat : une œuvre hétéroclite et cosmopolite qui s'ouvre à toutes les danses, qu'il s'agisse de celle de la flamenca Maria Pagés, du kung-fu des moines Shaolin, ou de celles d'Akran Khan et de l'Indienne Shantala Shivalingappa, et à tous les arts (théâtre, musique, calligraphie...). Influencé aussi bien par l'Allemande Pina Bausch que par le mangaka Osamu Tezuka (l'inventeur du personnage Astro Boy), Sidi Larbi Cherkaoui est une véritable star. En 2010, sa trilogie "Foi", "Mythe", "Babel", a attiré 20 000 spectateurs à Paris. Deux ans avant, à Avignon, les places pour "Sutra" s'échangaient à 200 euros au marché noir...

Jeune Afrique : Vous semblez piocher dans chaque culture ce qui vous intéresse pour vous construire. Qu'avez vous choisi de conserver de la culture marocaine de votre père ?

Sidi Larbi Cherkaoui : La calligraphie, le rapport à la fluidité, le regard de droite à gauche. En Europe, on lit de gauche à droite. Mais moi, j'ai toujours eu tendance à lire à l'envers.

C'est sans doute parce que vous avez été à l'école coranique...

Oui. Cette recherche de fluidité extrême agace parfois les Européens. Dans Orbo Novo, par exemple, la danse est très liquide. On dirait des vagues. Mon art a quelque chose de très onduleux, qui vient du ventre et du bassin. Tous ces éléments viennent de la Méditerranée. La danse contemporaine rejette cette sensualité. Elle mobilise les bras, les jambes mais jamais le bassin.

En complément, qu'est ce que vous avez choisi du côté belge, flamand, de votre mère ?

Le relativisme, une certaine ouverture d'esprit. J'aime beaucoup la Belgique à cause de ça. Coincée entre les Pays-Bas, la France,  l'Allemagne, des pays à forte identité, la Belgique est un endroit où toutes ces cultures, ces pensées diverses peuvent se rencontrer. C'est un melting-pot comme New York, où je ressens cette même ouverture d'esprit. À Anvers, il y a un quartier arabe, un autre juif, un africain, un polonais... Tout se mélange et se transforme. Je comprends que ça puisse faire peur à certaines personnes. Mais c'est une ville de ports ouverte sur le monde.

C'est cette ville avec tous ces quartiers qui vous a façonné ?

Oui, tout à fait. Ça m'a permis d'accepter tous les éléments qui me composent, même si à première vue, ils s'opposent.

Le monde est assez grand et assez beau pour aller là où l'on peut vous aimer.

Et d'accepter votre métissage ?

Oui. Ça m'a aidé à le vivre simplement car ça m'a permis de comprendre qu'on est multiple. Je me réfère souvent au livre Les Identités meurtrières d'Amin Maalouf. Ce livre est comme ma Bible. Il décrit très bien quel rapport on peut entretenir aux identités multiples qui nous composent et comment on choisit à être plus une chose qu'une autre alors qu'on est toutes ces choses à la fois.  Moi, j'essaye d'être toutes les choses que j'aime. Je vais là où les choses me plaisent, là où les gens m'acceptent. C'est très important. Si on me rejette, je n'insiste pas. Le monde est assez grand et assez beau pour aller là où l'on peut vous aimer. Mon « succès » est venu de cette capacité à trouver ma place et de comprendre que cette place justement n'est pas toujours la même. C'est dans l'insistance à vouloir demeurer dans un endroit quand notre temps est fini que se font les guerres. Il faut savoir accepter de bouger.

Quel regard portez-vous sur la création méditerranéenne ?

Je connais beaucoup d'artistes en Tunisie, au Maroc, en Italie, en Corse... La Méditerranée, c'est à la fois un univers commun et très varié. Parfois, j'aimerais que les éléments qui la composent se parlent davantage. La musique, la danse, le théâtre restent des univers très cloisonnés. En Tunisie, les théâtres travaillent chacun de leur côté. Il y a presque une forme de concurrence négative. Ça m'attriste beaucoup parce que, surtout quand on a peu de moyens, il faut travailler ensemble, ne pas être dans l'exclusivité mais dans la communauté. L'élitisme qui existe dans la culture européenne – et qui fait peut être sens en Europe – n'est pas une valeur à reprendre dans le monde arabe où les choses devraient être un peu plus communes. C'est facile à dire parce que je ne suis pas dans cette réalité, mais j'aime à rêver que les théâtres travaillent plus ensemble. Les artistes le font déjà !

Au Maroc, les islamistes réclament un "art propre". En Tunisie, les salafistes s'en prennent à l'art et aux artistes. Qu'est-ce que ça vous inspire ?

C'est très attristant. C'est comme avec les scorpions, il faut trouver une manière de les mettre ensemble pour qu'ils se tuent eux-mêmes. Il faut faire comprendre que l'art fait partie du peuple entier et qu'il n'appartient pas à une élite aristocratique qui a une autre manière de concevoir ce qui est beau ou ce que laid. Chaque être humain a le droit de déterminer ce que c'est. Il y a des lois qui protègent l'expression de chacun et qui contextualisent cette expression. Dans certains contextes, on peut faire des choses qu'on ne peut pas faire dans d'autres : je ne porte pas de chaussures à l'intérieur de la Mosquée, en revanche, il est « normal » d'en porter en dehors. De la même manière, il est « normal » que dans un théâtre il y ait du nu, par exemple. Le nu ne signifie pas nécessairement la sexualité.

Vous voulez dire qu'il faut faire de la pédagogie ?

Oui, mais il ne faut pas appeler ça de la pédagogie ! Car c'est arrogant. Certaines personnes risquent de s'offusquer de ce qu'on veuille leur apprendre comment vivre. Bien sûr qu'ils savent comment vivre mais la question est de savoir vivre avec les autres et de les comprendre. Je fais souvent l’expérience ds choses que je n'aime pas ou que les gens n'aiment pas de moi. Mais il faut apprendre à créer un espace où l'on peut s'entendre. J'ai trouvé ça en Chine, au Japon, en Amérique. Je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas possible au Maroc et en Tunisie. Tout est question de contexte. Il faut remettre les choses à leur place. Si on exclut, cela veut dire qu'on ne sait pas être avec les autres et qu'on n'est pas religieux. On n'est rien du tout, on est inhumain. Même avec les salafistes, il faut discuter et leur faire comprendre que c'est dans leur propre intérêt de créer des espaces pour les valeurs des autres. Sinon, ils ne pourront pas tenir les leurs. Malheureusement, je suis blanc et homosexuel et cela me disqualifie à leurs yeux pour leur parler.

L'islam n'a aucun problème mais les gens ont un problème avec l'islam.

Vous diriez que cet islam a un problème avec le corps ?

L'islam n'a aucun problème mais les gens ont un problème avec l'islam. Ils ne savent pas comment le vivre et le définir. Il est très facile d'être un bon musulman. Il suffit de prier cinq fois par jour, de faire le ramadan et d'aller à la Mecque. Il y a d'autres niveaux, d'abord celui des imams : c'est celui de la connaissance du Coran. Lorsque l'imam est intelligent, c'est très intéressant. Mais malheureusement, bien souvent, ce n'est pas le cas. Il faut vraiment aller vers les personnes qui s'y connaissent pour trouver une lecture du Coran généreuse, ouverte d'esprit, en relation avec l'unité de l'être humain. C'est comme dans le christianisme, il y a des perles rares qui vivent leur religion avec  une humanité pleine. Le problème, c'est qu'il y a trop de gens qui vivent avec la limite de leur propre humanité et qui voient les choses de manière trop limitée.

Et quel est le niveau le plus important de l'islam ?

C'est celui où l'on souhaite devenir un avec dieu, où l'on se fond dans la masse en scandant le nom d'Allah dans une sorte de respiration. C'est aussi celui des derviches tourneurs. Mais les derviches tourneurs, c'est quoi ? C'est de l'art, de la danse ! Et, dans l'islam, c'est la danse qui est le plus important. Le problème, c'est que des personnes bloquées dans leur corps limitent l'islam à ce qu'ils connaissent. Et malheureusement ce sont eux qui en parlent le plus, contrairement aux soufistes qui pratiquent leur religion sans porter de jugement sur les autres. Une telle spiritualité m'attire beaucoup et me semble très saine pour notre société.

Pourquoi vous être tourné vers le bouddhisme alors ?

Vous savez on me proclame bouddhiste, et je n'ai aucun problème avec ça, mais si on me dit : « vous êtes musulman », je réponds : « pourquoi pas ». Si on me demande si je suis chrétien, je réponds : « Si vous voulez ». Je ne me proclame rien du tout, en fait. J'ai juste tendance à penser d'une certaine manière qui n'est pas dans une dualité, mais dans une unité, comme dans le bouddhisme. Pour moi, dieu est quelque chose de présent en nous. Il n'y a pas quelqu'un là haut qui nous dit comment faire. Dans le bouddhisme, certains pensent qu'il y a Bouddha. En fait, il y a des millions de formes de bouddhisme, comme il y a des millions de forme d'islam. Au Bangladesh, par exemple, l'islam est très différent de celui pratiqué au Maroc ou en Arabie Saoudite. En fonction des peuples, des lieux, on vit les choses autrement. Il faut garder cette spiritualité qui est en rapport à une géographie, plutôt que de dire que tout le monde doit devenir musulman sur le globe. Ça n'a pas de sens d'être musulman en Antarctique, parce que le rapport à la nature est très différent. Or si on dit ça, c'est blasphème. Mais c'est la logique de la vie ! C'est pourquoi ailleurs, c'est différent.

C'est votre côté pragmatique, ça !

Oui, bien sûr. Il faut s'adapter aux situations. Si je vous parle en flamand, vous ne me comprenez pas. J'adapte mon langage, mon attitude en fonction des situations, des personnes en face de moi. Sans ça, il n'y a pas de rencontre possible, pas de dialogue. Je suis artiste, j'ai assez de fantaisie pour regarder les choses autrement. Et je dois ça aussi à mon éducation. J'ai grandi avec un père musulman, une mère catholique.

Est-ce que ça créait des tensions au sein de la famille ?

Bien sûr ! Je n'ai vécu qu'avec des tensions autour de moi, même jusqu'à aujourd'hui. Parce qu'il y a toujours un moment où certaines personnes se prennent pour mieux que d'autres, ou pire, pour moins bien que d'autres. C'est là que le combat se fait. On ne peut pas vivre sans la diversité.

Vous présentez Puz/zle au Festival d'Avignon, quel est le propos de cette nouvelle création ?

Puz/zle, c'est vraiment une rencontre entre plusieurs éléments avec lesquels j'ai déjà joué avant, comme A Filetta en 2007 [pour Apocrifu, NDLR] et la chanteuse libanaise Fadia Tomb El-Hage en 2008 [dans Origine, NDLR]. J'avais très envie de faire rencontrer leurs deux univers car je sentais qu'il y avait quelque chose qui allait les nourrir l'un l'autre. A Filetta, c'est un groupe polyphonique corse qui chante comme une seule voix, quant à Fadia, seule, elle chante comme tout un choeur. Lorsqu'on les écoute ensemble, on a l'impression d'entendre la planète toute entière Il se passe quelque chose de très unique. Il y a aussi un percussionniste japonais. Les danseurs sont comme une tribu qui ont leur univers musical. Les représentations ont lieu dans une carrière. C'est comme si on avait enlevé une partie de la terre, comme s'il manquait une pièce du puzzle et qu'on remplissait le vide de nos sons et de nos mouvements.

Je suis sûr que s'il y a un dieu, il ne se prend pas trop au sérieux

Le puzzle, c'est aussi une manière de ne pas se prendre au sérieux, de jouer ?

C'est surtout une manière d'écrire la vie. J'ai l'impression que la vie est un grand jeu, très dangereux. Regardez, les salafistes jouent avec l'islam. Ils jouent avec le feu. Ce sont des enfants. Ce n'est qu'en n'ayant plus peur des autres que la paix sera possible. Le jeu est une manière de trouver cette paix. Regardez comment les enfants, noirs, arabes, blancs, chinois, jouent ensemble... Les adultes ne savent plus le faire. Je suis sûr que s'il y a un dieu, il ne se prend pas trop au sérieux. Parce que sinon, les choses ne seraient pas ce qu'elles sont. Ce serait beaucoup plus ordonné.

Vous mélangez théâtre et danse. La musique a une place très importante dans vos créations. Comment définiriez-vous votre travail ?

Je crois que c'est une forme de rituel. C'est surtout une envie de créer un espace où quand 600-1000 personnes viennent voir un spectacle, elles assistent à un rituel qui les emporte dans une réflexion. C'est comme une messe, comme un discours politique. On voit tous la même chose et on accepte d'écouter. C’est très important pour moi de faire passer un message d'inclusion et d'ouverture d'esprit. Mais il y a une dimension effrayante. Car il y a toujours le risque d'un lavage de cerveau.

Est-ce à dire que le théâtre peut changer le monde ?

On me pose souvent la question.  Il n'y a que 3 % du peuple qui va au théâtre mais ces 3 %, si on parvient à les emporter avec nous, à leur montrer une certaine manière de réfléchir, alors nos idées peuvent se propager d'une manière beaucoup plus large. Dans cette interview, par exemple, il y a peut être deux ou trois éléments qui vont être compris par quelques personnes, qui vont faire que des gens vont penser autrement. Il peut sembler difficile à certaines personnes de penser que dans cinq ans au Maroc, on pourra aller voir un spectacle au théâtre dans lequel on saura qu'il y a quelqu'un nu et que ce ne posera pas de problème. Là maintenant, c'est un grand problème, mais il faut se dire que dans 5-6 ans ce sera peut être possible. Il y a quelques années, aux États-Unis, deux hommes ne pouvaient pas se marier ensemble, c'est en train de changer. Il y a soixante ans, un Noir et une Blanche ne pouvaient pas se marier. C'est à nous de faire bouger les choses. Je sais, par exemple, que le fait que j'aime un homme n'est dangereux ni pour vous ni pour qui que ce soit au Maroc et ça me plaît de défendre ça. Quand j'étais jeune, j'ai pris beaucoup de baffes. Je suis assez fort pour tenir si je sens que ma cause est juste ! Et je crois en les enfants des tyrans. Ils ne sont pas toujours comme leurs parents.

Vous êtes optimiste !

Oui, je crois dans le futur car je vois comment tout évolue autour de moi. Certes, il y a beaucoup de choses négatives. Mais j'aime faire passer un message positif. Sinon, c'est le désespoir et il est déjà là. Il n'a pas besoin de moi en plus.
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Propos recueillis par Séverine Kodjo-Grandvaux

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