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03/07/2012 à 13h:49
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Abdelmajid Charfi, écrivain et philosophe tunisien. Abdelmajid Charfi, écrivain et philosophe tunisien. © Vincent Fournier pour J.A

À l'heure où les islamistes qui contrôlent le Nord-Mali détruisent les mausolées de saints et les mosquées historiques de Tombouctou, l'islamologue et universitaire tunisien Abdelmajid Charfi décrypte l'idéologie des djihadistes. Quels rapports entretiennent-ils avec le wahhabisme des pays du Golfe ? Qu'est-ce que la charia ? Quelle place cette dernière réserve-t-elle aux châtiments corporels ? Éléments de réponse.

Jeune Afrique : Pourquoi les islamistes d'Ansar Eddine s'attaquent-ils aux mausolées de saints à Tombouctou ?

Abdelmajid Charfi : Je pense que l’influence du wahhabisme est à l’œuvre chez Ansar Eddine [défenseur de l’islam, NDLR] au Mali. Depuis ses débuts, au XVIIIe siècle, le wahhabisme a toujours lutté contre la vénération des saints. C’est pour ça qu’en Arabie saoudite on a détruit tous les mausolées qui existaient, même ceux des compagnons du Prophète… Donc c’est vraiment l’islam bédouin, l’islam très rigoriste, qui explique cette attitude destructrice. Ce qui est sûr, c’est qu’Ansar Eddine est sous influence directe du wahhabisme, il n’y a pas d’autre secte en islam qui a la même attitude vis-à-vis de la vénération des saints et du maraboutisme.

Capture d'écran d'une vidéo de militants islamistes détruisant le 1er juillet 2012 des bâtiments religieux à Tombouctou.

© AFP

Comment définiriez-vous la charia que les islamistes veulent imposer ?

Il y a le sens originel du mot, qui indique « la voix », et il y a l’utilisation très récente du mot charia. Dans l’histoire islamique, ce terme n’était pas utilisé, n’était pas du tout courant. C’est surtout depuis l’apparition des Frères musulmans, dans la première moitié du XXe siècle, qu’on utilise le mot charia pour indiquer la jurisprudence islamique. Elle repose sur des interprétations humaines de versets coraniques, mais également sur toute une élaboration de règles strictes, qui concernent autant la vie privée que la vie publique du croyant. Enfin, la charia touche aussi bien les actes cultuels, c'est-à-dire les actes rituels du culte, que les actes de la vie courante.

Quelles sont ses origines ? La charia est-elle clairement mentionnée dans les textes fondateurs de l'islam ?

La charia repose sur les quatre fondements du « droit islamique » : le Coran, la Sunna (la tradition du prophète), le consensus et l’analogie. Pour les tenants de l’application de la charia, c’est le consensus qui prévaut, beaucoup plus que le Coran et la Sunna, parce que le Coran peut être sujet a beaucoup d’interprétations… Quant à la Sunna, n’en parlons pas, vous pouvez trouver des hadiths dans tous les sens qui affirment des choses et leur contraire ! Donc c’est vraiment le consensus au sein de la communauté qui est le véritable fondement de cette doctrine.

Quid des châtiments corporels (main coupée, coups de fouet, lapidation...) que les partisans de la charia entendent infliger ? Sont-ils mentionnés dans le Coran ?

Non, ils sont plus anciens que l’islam lui-même ! On les retrouve notamment dans des règles de droit chrétien datant du IVe siècle, avec les mêmes peines infligées aujourd’hui par les prétendus défenseurs de la charia. Donc ce ne sont pas des peines proprement musulmanes, ce sont des peines valables dans des sociétés tribales, traditionnelles, où couper la main du voleur est, par exemple, tout à fait « normal ».

Peut-on isoler certains principes de base de la charia ?

Ce ne sont pas des principes, plutôt des attitudes de conservatisme. Il existe une certaine nostalgie de l’âge d’or où les choses étaient simples, où les relations étaient « bien » tracées dans la communauté des musulmans : il y avait ceux qui connaissaient et ceux qui devaient se fier aux savants. Il y avait donc une hiérarchie bien organisée, les gens étaient heureux. C’est du moins comme ça qu’on perçoit l’histoire islamique. Mais en fait cette nostalgie est une forme de conservatisme. C’est la nostalgie d’un idéal tout à fait fictif, mais c’est surtout, à mon avis, une réaction à tous les bouleversements que connaissent les sociétés modernes. Il y a une réaction de repli : au lieu d’affronter les difficultés du présent, on préfère se rapporter au passé. C’est pour cela que je qualifie cette attitude de conservatrice.

La charia défendue par les islamistes d’Ansar Eddine, au Mali, a-t-elle des caractéristiques particulières ?

Ce sont des talibans, il n’y a pas de différences entre ces derniers et les islamistes maliens. Les talibans ont suivi le wahhabisme, Ansar Eddine fait pareil aujourd’hui. Vous verrez : s’ils sont au pouvoir pendant quelque temps, ils vont interdire aux gens d’aller à l’école, ils vont interdire le théâtre, la musique, etc… Je dirais qu’ils appliquent un islam primaire. Aujourd’hui, ce sont les coups de fouets, mais demain cela pourrait être couper la main du voleur ou lapider la femme adultère, comme les talibans ont pu le faire en Afghanistan.

Capture d'écran d'une vidéo AFP montrant un militant islamiste célébrant la destruction de mausolées au Mali le 1er juillet 2012.

© AFP

Conçue comme cela, la charia ne mènerait donc qu’aux châtiments corporels…

Comme je vous l’ai dit, la charia concerne aussi bien les actes cultuels que les actes de la vie courante. Mais lorsque ces ignares, parce qu’il faut bien les appeler comme ça, veulent appliquer la charia, ils ne retiennent que l’application des peines corporelles et un certain ordre moral traditionnel.

Y a-t-il tout de même des spécificités régionales dans l'application de la charia, notamment dans les pays africains ?

Avant, les différences d’interprétation étaient liées aux écoles juridiques de l’islam : malikisme, hanafisme, hanbalisme, et chaféisme. Mais aujourd’hui, ces différences s’estompent. C’est l’interprétation rigoriste wahhabite qui, avec les moyens dont dispose l’islam du pétrole, prend le dessus. La charia est présentée comme étant une, dans le sens rigoriste que les wahhabites comprennent. Maintenant, ce sont eux qui disent ce qui est dans la charia et ce qui ne l’est pas.

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Propos recueillis par Benjamin Roger

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