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29/06/2012 à 12:55
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'Parce que cette vie est pour nous trop rebelle/et parce que l’abeille a tari tout pollen'. "Parce que cette vie est pour nous trop rebelle/et parce que l’abeille a tari tout pollen". © D.R.

Épicurien dans tous les sens du terme, à la fois malgache et aspirant à la francité et à l’universel, le plus grand poète de Madagascar est une personnalité complexe qui, face aux humiliations permanentes dues à sa condition de colonisé, a choisi de se donner la mort comme remède ultime et preuve de sa sincérité.

En ces derniers jours de juin 1937, on ne parle que de cela à Tananarive et dans le reste de la Grande Ile : Jean-Joseph Rabearivelo s’est suicidé. Un suicide, oui. Le 22 juin. Mais ce n’est pas un suicide banal, que l’on oublie vite, une fois le mort enfoui six pieds sous terre. Par son geste, en mettant en scène sa propre fin, Rabearivelo a voulu sans aucun doute frapper les esprits des habitants de Madagascar. Choisir l’instant et la façon de mourir. Voilà le privilège que s’est accordé le poète après avoir durement encaissé les coups durant toute sa vie.

Jean-Joseph Rabearivelo a-t-il décidé de mettre fin à ses jours le 20 juin 1937 ou longtemps avant ? Rien n’est prouvé. Mais le 19 juin, un de ses amis français lui annonce une mauvaise nouvelle : son rêve de devenir un jour cadre dans l’administration ne pourra jamais se réaliser car le poète, autodidacte,  n’a que « des titres littéraires ». C’est l’avis des autorités coloniales. Or Rabearivelo comptait beaucoup sur cette promotion car il caressait l’ambition de cesser d’être, à vie, un simple auxiliaire. Le lendemain, la mort rôde déjà dans son âme, car il écrit : « Ah ! vivre avilit vraiment, comme disait H. de Régnier. Et peut-être aussi faut-il qu’on meure pour qu’on vous croie sincère ».

Le 22 juin, les choses deviennent claires lorsque le poète, après avoir constaté que « ce n’est pas drôle d’être un latin parmi les Welches », estime que « ça ne peut pas continuer ainsi ». Sa décision est prise : « Et maintenant, devant la Solitude que je vais me forger, je crie comme le Moïse de Vigny – n’ayant plus, depuis plus de quinze jours, - volontairement, certes, - de cette drogue qui/agrandit ce qui n’a pas de bornes/Et je signe/J.-J. Rabearivelo/A l’âge de Guérin, à l’âge de Deubel,/Un peu plus vieux que toi, Rimbaud anté-néant,/parce que cette vie est pour nous trop rebelle/et parce que l’abeille a tari tout pollen ;/ne plus rien disputer et ne rien attendre (…) »

Dernières volontés

Il est 10 h 7 à Tananarive. Rabearivelo est seul dans sa maison. Il continue à écrire ses derniers textes, à finir ceux qui étaient inachevés. Il exprime ses dernières volontés avant de quitter pour toujours son existence chaotique. Et lit quelques auteurs.

Bientôt, /dans un verre, un peu sucré /plus de 10 grammes de cyanure/de potassium/Toute ma pensée entoure tendrement les miens

« Dernier journal/1er feuillet/22 juin 1937/à 14 h moins neuf de mon horloge:/Je prends 14 pilules de 0, 25 de quinine/pour avoir la tête bien lourde. /Un peu d’eau pour l’avaler./4e feuillet/14 h 37 de mon horloge./L’effet de la quinine commence à… Bientôt, /dans un verre, un peu sucré /plus de 10 grammes de cyanure/de potassium/Toute ma pensée entoure tendrement les miens./5e feuillet/-15 h moins 9-/ça sonne, ça sonne/Fermer les yeux pour voir Voahangy/et commencer les adieux silencieux/aux chers vivants. Parents.Amis./Il est trois heures (quinze [heures]/Ca sonne, ça sonne. Je viens d’éteindre. Je vais/m’étendre après avoir bu mon verre./Toute ma pensée étreint les miens./J’embrasse l’album familial./ J’envoie un baiser/aux livres de Baudelaire/que j’ai dans l’autre chambre./il est 15 h 2 – Je vais boire./C’est bu./Mary, Enfants, A vous mes pensées t[ou]tes/dernières./J’avale un peu de sucre. Je suffoque./Je vais m’étendre »

Plus tard, le poète sera retrouvé mort. Il a eu le temps d’écrire ses dernières volontés : « I.- Je meurs sereinement./II.-Pas de faire-part./III- Pas de religion./IV.- Pas de couronnes./IVbis. Des violettes – si possible – et de grandes brassées d’amontana./ V. – Pas de deuil./ VI. – Robert Boudry sera mon exécuteur testamentaire littéraire./ VII. Jacques Rabemananjara s’occupera de ma mémoire d’écrivain (à lui toutes les lettres – celles que je n’ai pas détruites – que j’ai reçues et toutes les découpures de presse). Rabearivelo avait, officiellement, 36 ans. En réalité, 34. C’était un génie et, en matière de littérature, le premier parmi les siens.

Quand le vingtième siècle s’annonce, le sort de Madagascar est déjà scellé. Depuis la fin du siècle précédent,  avec la conquête française, le prestige l’Ile rouge ne s’évoque plus qu’au passé. Pour trouver sa place dans ce monde nouveau, il faut s’adapter ou, plutôt, s’assimiler. L’ascension est à ce prix. C’est dans ce contexte que naît, à Tananarive, Jean-Joseph Rabearivelo, enfant naturel dont les ancêtres appartenaient à l’ancien royaume de l’Imerina, dans les hauts plateaux malgaches. Officiellement, il est né en 1901. C’est peut-être 1902 ou, encore, 1903. Bien sûr, avec le nouvel ordre, sa famille, dont les revenus provenaient, entre autres, de l’esclavage, est ruinée. Quant à l’aristocratie dont il pouvait encore tirer quelque fierté, elle n’est plus que dérisoire. 

Scolarité désastreuse

La scolarité de Jean-Joseph Rabearivelo, que ce soit à l’école publique ou à celle des missionnaires, est un désastre. Conséquence : avec quelques rudiments de la langue française dans la tête, il commence à gagner sa vie dès l’âge de treize ans. Il sera, entre autres, secrétaire et interprète d’un chef de district, coursier, dessinateur en dentelles… Mais ce qui va donner une autre dimension à sa vie, c’est cet emploi obtenu en 1920 dans un cercle littéraire où, le hasard faisant bien les choses, il devient aide-bibliothécaire. Le jeune Rabearivelo montre alors une boulimie de savoir : il dévore des centaines de livres et parvient, tout seul, à dompter la langue française. Il apprendra aussi l’espagnol. Sa première publication sera, la même année, un roman-feuilleton en malgache. 

Il se sent, en raison même de sa propre personnalité, déchirée, tourmentée, proche des poètes maudits, bannis de la "bonne société", comme Baudelaire ou Rimbaud.

Rabearivelo, qui se qualifiait d’homme de couleur amoureux de la langue française est, bien sûr, fasciné par la poésie de l’Hexagone dont il maîtrise rapidement la technique, au même titre que la poésie malgache traditionnelle. Il se sent, en raison même de sa propre personnalité, déchirée, tourmentée, proche des poètes maudits qui, en dépit de leur talent, sont des bannis de la société, la « bonne société », comme Baudelaire ou Rimbaud.

En 1924, le jeune homme qui fréquente les milieux littéraires français de Tananarive, publie son premier recueil de poèmes, La Coupe de Cendres. À la même période, la chance lui sourit : il est recruté comme correcteur dans une imprimerie. Ce sera sa profession jusqu’à sa mort.  En quelques années, il se constitue une bibliothèque personnelle variée, qui sera la plus riche de Madagascar. Suivant l’actualité à travers les journaux, il entretient une correspondance régulière avec des écrivains étrangers, dont René Maran. Grâce à son talent multiple, il aborde plusieurs genres : roman, théâtre, poésie, critique littéraire, histoire… Doté d’une vaste culture littéraire, Rabearivelo traduit par ailleurs des auteurs français en malgache. Son œuvre le hisse, bien malgré lui, quasiment au rang de « poète officiel ». Une charge lourde à porter.

Jean-Joseph Rabearivelo est un authentique épicurien, qui croque la vie à belles dents. Il aime l’opium et en abuse, jusqu’à l’addiction. L’alcool aussi. Et les femmes… Rabearivelo aspirait à en conquérir  plus que Casanova lui-même ! Dans l’un de ses textes, il va jusqu’à écrire : « toi qui a culbuté dans ta vie d’homme jeune plus de femmes qu’il n’y a de nuits dans un cycle révolu de six paires de mois ».

Chantre de l'identité malgache

Rabearivelo semblait chercher un refuge à part dans cette société coloniale où certains ne lui pardonnaient pas d’être, en même temps qu’il célébrait la culture française, le chantre de son identité malgache. Admirateur de Charles Maurras, il revendiquait les idées de l’Action française, et s’indigna quand le Front populaire, une coalition de partis de gauche, accéda au pouvoir en mai 1936.

Malgré son amour pour elle, le jeune poète ne verra jamais la France.

Malgré son amour pour elle, le jeune poète ne verra jamais la France. Il est d’abord sélectionné avec d’autres pour aller à l’Exposition universelle de Paris, en mai 1937, un mois avant son suicide. Mais son nom ne sera finalement pas retenu. Pour lui, c’est une humiliation de plus. Sans doute l’une des plus cruelles.

Après l’indépendance, Madagascar n’a pas oublié que Jean-Joseph Rabearivelo comptait parmi ses fils les plus illustres, même si la reconnaissance et les hommages ne vinrent que par intermittence. En 2010, le tome 1 des œuvres complètes du poète maudit a été publié en France. Le second vient de paraître.
 

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