John Lusingu, docteur en médecine et détenteur d’un doctorat en sciences de la santé, est maître de recherche de l'Institut national tanzanien de recherche médicale au centre de Tanga, en Tanzanie. Il copréside également le Comité du Partenariat pour les essais cliniques du candidat vaccin antipaludique RTS,S, pour lesquels il est chercheur principal à Korogwe (région de Tanga en Tanzanie).
J’ai grandi dans les années 1970 dans la région du Kilimandjaro en Tanzanie. Avec mes frères et sœurs, nous nous levions à l'aube et descendions des hauteurs fraîches où nous vivions, jusqu’aux plaines où nous cultivions nos champs. Nos parents nous avaient expliqué qu’il fallait descendre de la montagne le matin, travailler dur dans les champs pendant la journée et revenir rapidement le soir dans notre maison de la montagne pour échapper aux piqûres des ngilingili (moustique), responsables de la propagation de la maladie mortelle que nous appelions itheng’u (paludisme).
À l’époque, il n'y avait pas encore de Journée mondiale du paludisme, comme celle que nous célébrerons ce 25 avril pour mobiliser les consciences et l'action, mais nous connaissions quand même bien cette maladie. Le thème de cette année – Maintenir les progrès, sauver des vies : Investir dans la lutte contre le paludisme – a été pour moi l'occasion de réfléchir à ma jeunesse sur les pentes des monts Pare, dans la région du Kilimandjaro.
Mes parents m’ont parlé de la fin des années 1950 où le paludisme a spectaculairement reculé dans les plaines situées à l'ombre des monts Pare. Des Land Rover blanches sillonnaient alors la région pour fumiger toutes les habitations. Des années plus tard, j'ai appris que cette opération faisait partie du Plan paludisme de Pare Taveta qui cherchait à déterminer si la transmission du paludisme pouvait être stoppée à travers un effort concerté. On cherchait aussi comprendre quel serait l'impact sur la santé publique. La leçon que le monde a pu en tirer est que « le paludisme a cessé d'être important dans la zone traitée », mais qu’il est revenu en force dès que l'effort n'a plus été soutenu.
En 1972, mon frère aîné, Joseph, l’a appris de la manière la plus dure. À l’époque, il vivait chez mon oncle pendant la semaine pour pouvoir aller plus facilement à l'école primaire, et il rentrait le week-end dans notre maison des montagnes. Je n'oublierai jamais le jour où Joseph est revenu à la maison en parlant de façon incohérente, dans un état de grande confusion. Complètement paniquée, ma mère s’est mise à pleurer en criant que mon frère allait mourir. Je me souviens également de l’angoisse qui m’a submergé à l'idée de perdre le frère qui m'était le plus proche.
Mon père a couru chercher un agent de santé à la clinique d'une mission. Arrivé chez nous, celui-ci a examiné mon frère et nous a expliqué qu'il souffrait d'un grave accès de paludisme qui avait attaqué son cerveau. Après un traitement par injections de quinine, mon frère a guéri. Par la suite, Joseph a arrêté de passer la nuit chez mon oncle. Tous les jours, il descendait et remontait la piste escarpée à l'école. C'était là le seul moyen que nous connaissions pour éviter le paludisme.
Aujourd'hui, grâce à la recherche scientifique et au développement, nous avons pu constater un recul notable du paludisme. Nous n’avons plus à remonter des plaines vers les montagnes pour échapper aux moustiques et à la maladie qu’ils propagent. Nous avons des outils pour la combattre. En tant que chercheur à Korogwe, en Tanzanie, j'ai travaillé sur des moustiquaires traitées à l’insecticide, des pulvérisations intradomiciliaires d'insecticides à effet rémanent, des tests de diagnostic appropriés, des médicaments antipaludiques efficaces et, plus récemment, un candidat vaccin antipaludique, le RTS,S, pour renforcer notre arsenal de lutte contre la maladie.
Nous enregistrons néanmoins encore des cas graves, voire fatals, de paludisme, en particulier parmi les enfants des communautés éloignées mal desservies par les services de santé, dont l'accès est rendu encore plus difficile par le manque de transports et de communications. Avec plus de 650 000 décès dus chaque année au paludisme, la lutte pour le contrôle et l’élimination de la maladie est donc loin d’être terminée.
Comme l'a déclaré cette année le partenariat Faire reculer le paludisme, « la réduction de l'empreinte du paludisme, tel que ce fut le cas ces dix dernières années, comme la réapparition des parasites paludéens dépendent, dans une large mesure, des ressources qui seront investies dans les efforts de contrôle au cours des prochaines années ». À ces efforts de contrôle, je voudrais ajouter la recherche scientifique. Ici aussi, le défi résidera dans l'engagement aux niveaux mondial et national en faveur de la consolidation de nos acquis et de la poursuite du combat contre la maladie.
En célébrant la Journée mondiale du paludisme 2012, imaginons un endroit où nous vivrions tous au sommet d'une montagne dans un monde libéré du paludisme.

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