03/02/2012 à 11h:59 Par Michael Pauron, à Podor
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Heurts entre police et manifestants, le 1er février 2012 à Dakar. Heurts entre police et manifestants, le 1er février 2012 à Dakar. © AFP

Les deux premiers décès de civils liés aux rassemblements contre la candidature d'Abdoulaye Wade ont eu lieu à Podor. Enterrées mercredi matin dans cette petite ville du nord du Sénégal, les victimes ont été fauchées par des balles tirées par les gendarmes locaux. Retour sur une manifestation de jeunes qui a fini en bain de sang, alors que l'opposition appelle à de nouvelles mobilisations et que le président sénégalais compare la contestation à une simple "brise".

Les ombres serrées dans la fraîcheur matinale sont à peine distinctes. Seuls les murmures et les sanglots rompent le silence nocturne. Le soleil n'est pas encore levé quand à Podor, cette ville de 12 000 âmes située à 450 kilomètres au nord-est de Dakar, se met en marche : mères, pères, enfants et petits-enfants, camarades et professeurs, voisins et amis, se sont levés tôt pour rendre hommage à Mamadou Sy, 18 ans, et Bana Ndiaye, 60 ans. Ce sont les deux premières victimes civiles - sur quatre à ce jour – des manifestations qui secouent le Sénégal depuis une semaine. Les premières victimes de l'obstination d'un vieux président (86 ans) à briguer un troisième mandat, et d'une opposition parfois irresponsable qui profite de la colère des jeunes du Mouvement du 23 juin (le M23) pour dénoncer une « forfaiture » et la « corruption » - sans preuve - du Conseil constitutionnel qui a validé la candidature du président sortant.

Choqués, les Podorois ne comprennent toujours pas comment la bourgade s'est brusquement transformée en champ de bataille. Ce matin du lundi 30 janvier, quelques milliers de jeunes sont réunis lorsque Mamadou Ibrahima Sy s'effondre, à quelques mètres de la gare routière (le « garage »), en sortie de la ville. Lorsque le sable rougit sous son corps, tous autour de lui comprennent la situation. À quelques dizaines de mètres, les gendarmes qui leur font face tirent de vraies balles.

Tout va alors très vite. Le sifflement des projectiles déchire l'air saturé par les gaz lacrymogènes. Les douilles fumantes en métal jaune éjectées des fusils M16 et des pistolets mitrailleurs roulent à côté de celles en plastique vert des balles en caoutchouc. La foule, d'abord hébétée, est rapidement gagnée par la panique. Personne n'aurait soupçonné que le commandant de brigade, parti quelques secondes plus tôt à l'arrière de son pick-up bleu, venait d'alourdir son arme avec du vrai plomb. D'autres gendarmes appuient eux aussi sur la gâchette. « C'est moi qui donne les ordres ! » hurle le militaire à son adjudant, un natif de Podor qui tente de le raisonner.

"Gendarme déséquilibré"

« Vous avez tué ! » crient les manifestants. Parmi eux, certains sont également blessés. Sous les tirs nourris, le corps de Mamadou est traîné au « garage ». Un « sept places » - une vieille 405 qui sert de taxi collectif – emporte alors le corps du jeune homme à l'hôpital de Podor, où l'on ne peut plus rien pour lui : il est décédé sur le coup.

Après une heure d'affrontements dans la ville – des pierres contre des mitraillettes, une deuxième victime s'effondre. Il s'agit de la grand-mère sexagénaire de Cheick Omar, cameraman et monteur pour la WalfTV, fauchée alors qu'elle fuyait le marché où elle faisait ses courses, à deux pas de la gendarmerie assiégée par les jeunes venus « venger leur mort ». Le tireur visait un membres du M23.

Effroyable bilan à 14 heures : 2 décès, 7 blessés par balles et plusieurs autres par des bombes lacrymogènes. « Il s'agit d'un gendarme déséquilibré qui a pris seul l'initiative de donner l'ordre de tirer, sans même recevoir d'instructions de sa hiérarchie », affirme Aissata Tall Sall, maire de Podor et porte-parole du Parti socialiste (PS). La mairie et le collectif M23 ont décidé de porter plainte contre le gendarme. Une enquête a été ouverte pour « élucider les circonstances exactes qui ont conduit l'officier Madior Cissé à tirer », explique le commandant Diop, porte-parole de la gendarmerie nationale.

"Nous n’avons pas peur de mourir"

Les autorités craignent désormais une riposte de la population, et des renforts ont été dépêchés sur place. Relevé de ses fonctions, le militaire et sa famille ont été évacués à Saint-Louis où ils se trouvent encore aujourd'hui.

« Nous manifestions de manière pacifiste », affirme Sidi Gueye, coordinateur local du M23. Les premières pierres auraient fusé en réponse aux lacrymogènes, tirés à la suite d'une pancarte brûlée à la permanence du PDS (le parti d'Abdoulaye Wade). Certes personne n'a appelé au calme – sauf la mairie –, mais personne n'a appelé à la révolte non plus.

« Pour l'instant, on respecte 48 heures de deuil, mais les camarades de Mamadou sont déterminés à venger sa mort, explique Sidi Gueye. De notre côté, nous allons nous réunir et choisir l'action à mener. Nous n'avons pas peur de mourir. » À la sortie de la ville, la route a été soigneusement nettoyée. Les pierres sont entassées sur le bas côté et les douilles ont été balayées. Podor semble apaisé. Mais pour combien de temps ?

___

Michael Pauron, envoyé spécial à Podor

 

Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

Sénégal

Photographie : résistances sénégalaises

Photographie : résistances sénégalaises

Une exposition et un livre reviennent sur les mouvements de révolte qui ont marqué la campagne présidentielle.[...]

État-Unis - Sénégal : les éloges de Carson à... Wade

Barack Obama avait promis en 2008 de soutenir la démocratie partout en Afrique. Abdoulaye Wade ayant accepté le verdict des urnes, Johnnie Carson chargé des affaires africaines au côté d'Hillary[...]

Sénégal - Automobile : les concessionnaires ont le blues

Le président sénégalais Macky Sall a assoupli les restrictions à l'importation de véhicules d'occasion. Une mauvaise nouvelle pour la profession alors que le marché du neuf peine à[...]

Droits de l'homme en Afrique : progrès incertains au Nord, attentes pour le Sud

Amnesty International a rendu public, jeudi 24 mai, son rapport annuel sur l’état des droits de l’homme dans le monde. En ce qui concerne le continent africain, l’année 2011 a été[...]

Sénégal : des désirs à la réalité économique

Le nouveau gouvernement de Macky Sall pourra-t-il tenir ses engagements socio-économiques ? En avril déjà, Amadou Kane, le ministre de l'Économie, avait qualifié l'état des finances[...]

Sénégal : Abdoulaye Wade, un petit tour et puis revient... aux législatives

La retraite, très peu pour lui. Abdoulaye Wade a vite reconnu sa défaite à la présidentielle, mais le voici bien décidé à mener la bataille des législatives[...]

France-Afrique : Hollande et nous

Le nouveau président français François Hollande connaît très mal le continent. Va-t-il y mener une autre politique que son prédécesseur ? Pas fondamentalement. Un changement de style[...]

Guinée-Bissau : petit pays, grandes manoeuvres

La Cedeao, Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest, goûtait peu la percée angolaise dans la région. Elle pourrait finir par s'accommoder du putsch du 12 avril  en[...]

Sénégal : Jules Bocandé, le Lion est mort

Au Sénégal, c'est un hommage national qui a été rendu, les 15 et 16 mai, à Jules Bocandé, ancienne star du football africain.[...]

France - Afrique : le PS ne manque pas d'amis !

Il y a ceux qui avaient fait le déplacement à Paris et ceux qui ont envoyé leurs félicitations depuis le continent. Par les canaux officiels, ou pas, la classe politique africaine n'a pas manqué[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers