23/01/2012 à 16h:31 Par Laurent de Saint Périer, envoyé spécial
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Dans une rue de Chatila, une porte criblée d'impacts semble pleurer des larmes de chaux. Dans une rue de Chatila, une porte criblée d'impacts semble pleurer des larmes de chaux. © Laurent de Saint Périer pour J.A.

Du 16 au 18 septembre 1982, 1 500 personnes étaient massacrées par une milice chrétienne avec la complicité des forces israéliennes dans le camp palestinien de Chatila, situé en périphérie de Beyrouth. L'une des plus terribles pages de l'histoire du Liban s'écrivait en lettres de sang. Trente ans plus tard, qu'est-il advenu du quartier ? Reportage.

Chatila. Un nom qui sent le feu et le sang, un lieu qui rappelle le massacre de centaines d’innocents. Créé en 1949 dans la banlieue de Beyrouth, ce camp palestinien a été la scène d’un des actes les plus tragiques de la guerre du Liban, du 16 au 18 septembre 1982. Pour venger l’assassinat, le 14 septembre, de leur chef Béchir Gemayel, cent-cinquante membres des Phalanges, la milice chrétienne libanaise, pénètrent dans le camp avec la complicité et la participation des forces israéliennes qui encerclent la ville.

Chatila, Beyrouth, Liban (2012) par Laurent de Saint Périer.

Hommes, femmes, enfants, vieillards : la plupart de ceux qui n’ont pas le temps de fuir sont impitoyablement exécutés. L’opération de nettoyage fait au moins 1 500 victimes. Trente ans plus tard, à part une carcasse de béton défoncée, peu de choses laissent soupçonner l’ampleur du drame qui s’est déroulé dans ce quartier toujours misérable, mais reconstruit et grouillant d’une turbulente jeunesse. Rien, sinon le regard vide de certains habitants. De ces derniers, Nesrine, un membre de l’ONG Children and Youth Centre qui s’occupe des jeunes du camp, dit qu’ils n’ont jamais pu dépasser la douleur d’avoir perdu un mari, une sœur, un fils dans le carnage…

Cantonnés dans douze camps (officiels), plus de 455 000 réfugiés sont interdits d’exercer 25 professions.

Nakba et Naksa

Fuyant l’avancée des troupes israéliennes lors de la Nakba (la catastrophe) de 1948 et de la Naksa (le revers) de 1967, des dizaines de milliers de Palestiniens se sont réfugiés dans les États limitrophes. Le Liban, qui s’épuisait déjà à préserver un équilibre politique précaire par un partage compliqué du pouvoir entre ses 18 communautés religieuses, risquait d’être fatalement déstabilisé par l’afflux des réfugiés.

Des règlementations sévères ont été adoptées par l’État pour éviter le tawtin : l’implantation et l’intégration de la population apatride au jeune État. Cantonnés dans douze camps (officiels), plus de 455 000 réfugiés sont soumis à l’ordre et aux désordres des différentes factions armées, privés de services publics, interdits d’exercer 25 professions sur le sol libanais (77 jusqu’en 2005), et des milliers d’entre eux sont tout simplement privés de papiers et d’existence légale, car non-reconnus par l’UNWRA, l’organisme des Nations Unies qui s’occupe des déplacés palestiniens au Moyen-Orient.

Mais c'est la jeunesse qui, sans conteste, règne sur Chatila : 40% de la population y a moins de 25 ans.

À Chatila, 12 000 habitants, en grande majorité des réfugiés, s’entassent sur une surface de 40 000 m². De la quatre-voies impeccable qui mène de Beyrouth centre-ville à l’aéroport, une route défoncée bifurque sur la droite. Au bout d’une centaine de mètres, une arche en fer marque l’entrée du camp. Elle brandit les insignes du Hamas, le mouvement islamiste qui règne sur Gaza et dont les affiches tapissent les murs du camp. Nesrine assure que « le Hamas et le Fatah cogèrent Chatila en liaison avec les forces de sécurité libanaises », mais tout semble indiquer la prééminence du mouvement islamiste sur le périmètre.

"Vive la Palestine arabe !"

Mais c'est la jeunesse qui, sans conteste, règne sur Chatila : 40% de la population y a moins de 25 ans. Elle est partout. Paisible ou turbulente elle déboule des immeubles, occupe la rue et s’amasse dans les quelques cybercafés du camp. Ces jeunes visages ne semblent pas marqués par les tragédies qui ont creusé les rides et les regards des plus anciens : « les enfants savent peu de choses de ce qui s’est vraiment passé ici pendant la guerre, seuls le jour de commémoration du massacre qui est férié, le mémorial des martyrs et quelques histoires de famille le leur rappellent », explique Nesrine. En ce 7 janvier, jour de célébration des morts palestiniens, un groupe d’écoliers en uniforme passe avec des drapeaux rouge, blanc, vert et noir, et chante à tue-tête : « Vive la Palestine arabe ! ». Assis nonchalamment devant les boutiques et les cafés, beaucoup de jeunes gens désœuvrées ne semblent plus attendre l’accomplissement d’improbables espoirs de patrie, de dignité et de prospérité…

Le périmètre des douze camps palestiniens du Liban est fixe. Mais la démographie ne l'est pas : chaque mètre carré est exploité.

Comme un camp romain, Chatila est un quadrilatère délimité par quatre avenues et traversé par deux rues principales perpendiculaires où se concentrent les commerces. En pénétrant au cœur du camp, les rues s’étranglent et la lumière du jour s’évanouit. Comme dans une antique médina, des chemins tortueux et sombres serpentent entre des immeubles bricolés qui se rejoignent parfois aux étages supérieurs, plongeant le passage dans l’obscurité. « Les égouts sont hors d’usage et l’hiver, quand tombent les grandes pluies, les rues se transforment en torrents de boue et d’ordures », se désole Nesrine.

Rires et misère

L’air est empoisonné : beaucoup souffrent d’asthme et de maladies respiratoires

Presqu’à hauteur d’homme, un écheveau de câbles électriques usés et de canalisations suintantes court dans le ciel du camp : « les électrocutions sont une des premières causes de mortalité… » Une forte odeur de plastique brûlé pique soudain les narines : « c’est juste un câble qui brûle » prévient un gamin avec un grand sourire. « L’air est empoisonné : beaucoup souffrent d’asthme et de maladies respiratoires », enchaîne Nesrine. Chômage, précarité des systèmes de santé, insalubrité des logements, fragilité des constructions, absence d’eau potable, de l’électricité six heures par jour : « nos conditions de vie ne font qu’empirer. Tout ce dont vous pourrez parler dans ce camp est un problème majeur », constate Abou Mujahid qui dirige le Children and Youth Center.

Les déshérités qui habitent Chatila ne sont pas tous Palestiniens. Les loyers très modestes attirent nombre de travailleurs émigrés et de Libanais sans ressources. Ici, un boulanger égyptien, là un faiseur de hommos syrien, dans cet immeuble, une famille du Sud déplacée par la guerre et l’occupation israélienne. Mais ce qui impressionne le plus dans toute cette misère, dans ces lieux marqués par les drames, ce sont les rires des enfants, la bonne humeur et la courtoisie des habitants, l’accueil chaleureux de l’étranger à qui, le matin même, les Beyrouthins des beaux quartiers déconseillaient formellement l’aventure. À quelques minutes des boutiques de luxe et des immeubles clinquants du centre-ville, un autre monde…

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Laurent de Saint Périer, envoyé spécial à Beyrouth

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