09/01/2012 à 09h:35 Par C. Manciaux et C. Dubruelh
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La carrière littéraire de Lyonel Trouillot compte 17 titres. La carrière littéraire de Lyonel Trouillot compte 17 titres. © Vincent Fournier pour J.A.

Passé à deux doigts du prix Goncourt pour son roman "La belle amour humaine", Lyonel Trouillot mène un combat à la fois pragmatique et philosophique pour la reconnaissance d'Haïti et de son peuple. Un discours d'une actualité toujours aussi brûlante, malgré l'élan de compassion et de solidarité internationales qui a suivi le tremblement de terre de janvier 2010.

Lorsque l’écrivain haïtien Lyonel Trouillot évoque Haïti, ce n’est pas pour stigmatiser la misère, ni pour dénoncer l'incurie des hommes politiques au pouvoir, ni même pour parler de la situation globalement préoccupante de son pays, deux ans après le tremblement de terre qui emporta les vies de 225 000 personnes, le 12 janvier 2010. S'il prend la parole, c’est avant tout pour dénoncer ce qu’il estime être « une injustice ». La première des injustices certainement : le monde parle d'Haïti sans même prendre la peine de faire parler les Haïtiens, et encore moins de les écouter. Explications.

Dans votre ouvrage La belle amour humaine, vous dénoncez l’ethnocentrisme dont font preuve les Occidentaux à l’égard d’Haïti. Expliquez-nous.

Il y a une notion que j’aime bien, c’est celle d’autorité discursive. On n’a jamais entendu un Haïtien définir le Québec, on n’a jamais entendu un Haïtien définir la France, mais on entend les Québécois, les Français ou les Américains définir Haïti. Voilà ce que j’appelle l’autorité discursive.

Rien n’est plus terrible pour un peuple que de perdre la capacité de se nommer lui-même. Et c’est ce qui se passe avec Haïti. Lorsqu’on évoque ce pays, on écoute beaucoup plus les autres que les Haïtiens eux-mêmes, ce qui me semble être une injustice. Il est donc important pour moi, à travers mes écrits, de remédier à ce partage inégal de la parole. J’essaie de faire parler ceux qu’on refuse d’entendre ou ceux qui, structurellement, n’ont pas les moyens de se faire entendre.

Qu’en est-il de l’opposition présumée entre blancs et "mulâtres" ?

Ce qu’on appelle la question de couleur en Haïti est un vrai problème. La question de couleur intervient dans la reproduction des classes sociales en Haïti. Cela fait quand même 200 ans que l’élite économique des colonies haïtiennes est plus blanche que le reste du pays. Il y a vraiment là un souci. Ce n’est pas le seul problème d’Haïti, mais il ne faut pas le reléguer au dernier plan non plus.

Je ne peux pas abandonner l’espérance, l’espérance que nous atteindrons un jour cette belle amour humaine.

Il y a une seconde opposition entre la ville et la campagne. Il y a une ville prédatrice, qui a longtemps exploité la campagne, et qui, en parallèle, l’abandonne aujourd’hui à elle-même. Les campagnes subissent le même sort un peu partout dans le monde. Étant Haïtien, il est normal que je me concentre sur celles de mon pays, afin d’en faire ressortir les spécificités. 

Regardez l'interview vidéo de Lyonel Trouillot

Êtes vous optimiste quand à l’avenir d’Haïti ?

Je ne peux pas abandonner l’espérance, l’espérance que nous atteindrons un jour cette belle amour humaine.

Quelles sont les relations entre Haïti et le continent africain ?

Malheureusement, je les résumerai en ce terme : la méconnaissance mutuelle. C’est dommage. Pour remédier à cette méconnaissance, nous devons établir des stratégies de connexion entre ces pays qui ont tant à se dire et tellement de choses à construire ensemble. Mieux on se connaîtra, mieux on pourra travailler ensemble et changer nos destins économiques.

Cela peut commencer par la lecture. J’aimerais de chez moi, lire des œuvres d’écrivains d’Afrique de l’Ouest. Et je pense qu’en Afrique, on aurait beaucoup à gagner en lisant des écrits haïtiens.

Quel est votre sentiment sur la politique du gouvernement Martelly, arrivé au pouvoir il y a un an ?

Je ne veux pas évoquer les questions politiques. Je me contenterai de vous renvoyer aux médias indépendants haïtiens. Si on lit et écoute ce qu’ils disent, on sait alors ce que la majeure partie de la population pense. Il y a là une évidence du réel.
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Propos recueillis par Cécile Manciaux et Camille Dubruelh

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