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12/12/2011 à 18:34
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'Le salafiste considère que toute science qui n’est pas religieuse est dangereuse.' "Le salafiste considère que toute science qui n’est pas religieuse est dangereuse." © D.R.

Spécialiste du monde arabe et directeur du Centre d'Études et de Documentation Économiques, Juridiques et Sociales du Caire (CEDEJ), Bernard Rougier a publié, en février 2011, "L’Oumma en fragments", aux Presses universitaires de France (collection Proche-Orient, 256 pages). Interview.

Comment définissez-vous le salafisme ?

Les salaf, ce sont les ancêtres. Le salafisme c’est donc le retour à la communauté des premiers musulmans et aux deux sources de l’Islam : le Coran et la Sunna, récits des actes et des paroles du prophète Mohammed compilés dans des recueils de hadiths. Le salafisme moderne est lié à un courant de l’Islam qui remonte à la création de l’école juridique conservatrice d’Ibn Hanbal au IXe siècle. Au XVIIIe siècle, un hanbalite, Ibn Abd El-Wahab, fonde un courant littéraliste qui rejette l’exercice de la raison dans la lecture des textes sacrés, condamne le soufisme et le culte des saints. C’est le wahhabisme, doctrine officielle de la monarchie saoudienne.

Les salafistes considèrent que le message divin a été altéré et qu’il faut le restituer dans sa pureté. Ils ne se voient pas comme un courant de l’islam parmi d’autres mais comme les restituteurs de la vérité. Toutefois, personne ne peut dire comment les choses se passaient au VIIe siècle en Arabie. On peut donc considérer – mais ils ne sont pas du tout d’accord avec cette idée ! – qu’ils réinventent l’identité religieuse et qu’à travers cette prétention à revenir aux sources, ils cherchent à contrôler la définition de l’islam.

On peut donc considérer qu’à travers cette prétention à revenir aux sources, les salafistes cherchent à contrôler la définition de l’islam.

La mouvance salafiste est-elle uniforme ?

Il y a aujourd’hui plusieurs courants salafistes qu’on peut classer en deux grandes catégories : le salafisme conservateur et le salafisme djihadiste. Les conservateurs, majoritaires, prônent le respect du wali al-amr : le respect du pouvoir en place. Pour eux, mieux vaut conseiller le prince injuste que risquer la fitna, la guerre civile, ce qui explique, dans le cas de la révolution égyptienne de 2011, leur désapprobation initiale des manifestations. Au contraire, les djihadistes, qui étaient favorables à la chute de Moubarak, considèrent qu’en l’absence d’État musulman digne de ce nom, prononcer le djihad n’est plus le fait du prince mais celui du simple croyant.

Cette démocratisation du djihad dont se réclame Al-Qaïda a été théorisée par le Palestinien Abdullah Azzam en Afghanistan dans les années 1980. Les conservateurs, au contraire, condamnent le terrorisme d’Al-Qaïda qui, selon eux, porte plus préjudice aux musulmans qu’il ne leur apporte d’avantages. Ils s’opposent également à l’islam politique des Frères musulmans, trop imprégnés de modernité, qu’ils considèrent comme des hypocrites. Issus d’une certaine élite, les Frères tirent leur excellence de leurs diplômes. Or le salafiste considère que toute science qui n’est pas religieuse est une science dangereuse.

Quelle est l’actualité salafiste dans le monde arabe ?

La division de la mouvance des Frères musulmans sera peut-être l’un des effets collatéraux de la dynamique salafiste.

En Égypte, le salafisme conservateur était encouragé par Moubarak qui l’utilisait contre les Frères musulmans. Avec la complicité du pouvoir, les salafistes ont pu imprégner le champ religieux et social, ce qui explique leur succès aux élections. D’une certaine manière, en fermant le champ politique et en étouffant la société civile, le pouvoir autoritaire arabe a facilité leur expansion. En Libye, il est incarné par Belhadj, un ancien djihadiste d’Afghanistan soutenu par le Qatar dont on ne sait encore quelle doctrine il professe. En Tunisie, la tendance la plus moderne des Frères musulmans a triomphé - il n’est pas sûr que les Frères égyptiens soient sur la même ligne. La division de la mouvance des Frères musulmans sera peut-être l’un des effets collatéraux de la dynamique salafiste.

Selon vous, comment vont se définir les rapports entre les deux forces islamistes qui vont dominer le Parlement égyptien ?

Difficile de savoir, à vrai dire. Je serais tenté de penser qu’il y a déjà, comme en Tunisie, une dynamique de salafisation au sein des Frères musulmans et que le poids des salafistes au Parlement risque de créer un clivage profond et d’affaiblir la confrérie. Ce n’est qu’une hypothèse. Certains disent aussi que les Frères musulmans vont s’allier aux libéraux et devenir une force pivot. Pour ce qui est du programme politique des salafistes égyptiens, ils n’ont pas vraiment de vision économique ni de doctrine sociale. En revanche, ils ont des idées bien arrêtées sur la femme, les minorités, l’éducation, les cursus religieux, les symboles : c’est surtout dans ces domaines qu’ils devraient agir au moment de la rédaction de la Constitution.

Quels États soutiennent les salafistes ?

Ce ne sont pas forcément des États. En Égypte les cheikhs salafistes conservateurs sont plutôt aisés. Les liens avec la péninsule arabique existent, évidemment, mais ce sont des liens plutôt privés. En Arabie saoudite, le soutien aux salafistes passe plutôt par des associations caritatives, des hommes d’affaires, des bienfaiteurs… Le Qatar officiel, en revanche, les soutient activement pour des raisons qui lui sont propres. Contrairement à l’Arabie saoudite, ce soutien vient directement de la structure administrative et politique du pays. Cela révèle peut être une volonté de s’appuyer sur une nouvelle élite pour le déploiement de leurs ambitions politiques régionales : il est plus simple pour les Qataris de s’appuyer sur des acteurs naissants qui ont besoin d’alliés, de ressources, que sur de vieilles notabilités urbaines ou sur les Frères musulmans qui ont une existence assez ancienne et une plus grande autonomie. Mais c’est une pure hypothèse, il faut rester très prudent sur cette question.

______

Propos recueillis par Laurent de Saint Périer

À lire également : "Des fous d'Allah très inquiétants", une enquête de Jeune Afrique n° 2657, en kiosques du 11 au 17 décembre 2011.

 

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