Deux mois d’attente : c’est le temps qu’il a fallu à Paul Biya après sa réélection pour constituer l’équipe gouvernementale chargée de conduire les "grandes réalisations" de son sixième mandat. Celle-ci ne présente que peu de changement par rapport à la précédente, mais le chef de l'État brouille les pistes en ce qui concerne ses "dauphins" présumés.
Hommes de la rue et politologues avaient parié sur le remplacement du Premier ministre anglophone Philémon Yang par un ressortissant du Nord. Il n’en a rien été. Avec une soixantaine de membres (37 ministres, 8 ministres délégués, 4 chargés de mission et 10 secrétaires d’État) dont une majorité déjà aux affaires, le premier gouvernement formé après la présidentielle d’octobre 2011 et annoncé vendredi dernier, n’a pas apporté de bouleversement spectaculaire dans le paysage politique camerounais.
Reconduire Philémon Yang est synonyme de confiance renouvelée à la quasi totalité de son équipe. Tout au plus assise-t-on à un jeu de chaises musicales. Mais des changements notables peuvent augurer d’une nouvelle donne politique.
Il y a quelques mois, les observateurs pariaient encore que l’un des dauphins supposés ou autoproclamés de Paul Biya pourrait le remplacer s’il renonçait à se présenter à la présidentielle de 2011. Non seulement le maître d’Etoudi a rempilé, mais il s’offre désormais le luxe de rebattre les cartes parmi ses successeurs putatifs. Laurent Esso quitte ainsi le secrétariat général de la présidence pour le ministère de la Justice. Secrétaire général du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir), René Emmanuel Sadi cède quant à lui sa place - c’est déjà un événement en soi - à Jean Kuete et se voit attribuer le portefeuille de l’Administration territoriale, précédemment détenu par Hamidou Yaya Marafa.
Chute d'un homme fort
Le remplacement de ce dernier après plus de 20 ans dans les arcanes du pouvoir ressemble fort à la chute d’un homme fort du régime, un de ceux qui ont eu par le passé la confiance de Biya. Il est vrai que, ces derniers temps, son nom avait souvent été cité dans le cadre de l’affaire Albatros, pour laquelle l’homme d’affaires Yves Michel Fotso, notamment, est détenu depuis décembre 2010 à la prison centrale de Yaoundé.
« Il y a comme une opération de neutralisation définitive de ces personnages politiques dont la tête dépasse quelque peu », résume un politologue de la place. Autre grande surprise de ce remaniement, la montée en puissance de Louis-Paul Motaze, secrétaire général des services du Premier ministre, qui apparaît incontestablement comme un Premier ministre bis. Le neveu du chef de l’État quitte le ministère de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire, où il a assuré la recherche des financements pour les projets structurants du gouvernement, afin d’occuper un poste d’influence et de coordination technique de l’action gouvernementale.
Droit de regard
En définitive, Philémon Yang n’est qu’une façade politique. Louis-Paul Motaze aura un vrai droit de regard sur l’action gouvernementale : il pourra convoquer un ministre et toutes les nominations qui s’effectueront dans chaque ministère devront porter son visa. Autre arrivée gagnante, celle de Pierre Mokouko Bonjo. Après avoir quitté le gouvernement en 2007, celui-ci avait continué à travailler dans l’ombre et bénéficiait de la confiance du chef de l’État. Adjoint au secrétaire à la Communication au sein du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir), il s’était notamment impliqué dans la révision de la Constitution. Bon communiquant, il était en quelque sorte le mandataire du chef de l’État, qu’il représentait par exemple lors des débats télévisés avec d’autres candidats, ou pour la proclamation des résultats à la Cour suprême ou encore devant Elecam, l’instance chargée de superviser les élections.
L’autre grande surprise de ce gouvernement est le maintien en fonction d’Edgard Alain Mebé Ngo’o, ministre délégué à la présidence chargée de la Défense. Visiblement, Paul Biya n’a pas tenu compte de la campagne orchestrée contre lui, pour des faits supposés d’enrichissement personnel. Avec Essimi Menyé, il était l’un des ministres à avoir cristallisé le plus de critiques.

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