Trois mois après le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE), un rapport conjoint d'Amnesty international et du Centre nigérian pour l'environnement, les droits humains et le développement (CEHRD, en anglais) tire la sonnette d'alarme sur le désastre écologique qui menace le delta du Niger, au Nigeria, deuxième producteur africain de pétrole.
Intitulé « La véritable tragédie : retards et échecs dans la lutte contre les déversements de pétrole dans le delta du Niger », ce rapport d'une cinquantaine de pages est une « étude de cas », selon les termes de Francis Perrin, vice-président d'Amnesty international France. Réalisé en partenariat avec le Centre nigérian pour l'environnement, les droits humains et le développement (CEHRD, en anglais) l’étude est sensée montrer ce que vivent au quotidien les populations du delta du Niger, dans le sud du Nigeria.
Pour l'exemple, l'organisation a choisi Bodo, ville de l'Ogoniland, dont les populations luttent depuis trois ans pour que leurs sols et leurs cours d'eaux soient nettoyés. La date de parution du rapport en elle-même est un symbole : c’est le 10 novembre, en 1995, que Ken Saro-Wiwa, écrivain et écologiste, fut exécuté pour avoir dénoncé les abus de l'industrie pétrolière dans le delta du Niger.
Fuites d'oléoduc
En août et décembre 2008, deux fuites dans l'oléoduc Trans-Niger ont provoqué d'importants déversements de pétrole dans la rivière et les étangs qui jouxtent Bodo, une ville de 69 000 habitants. L'équivalent de 1640 barils de brut selon la compagnie pétrolière anglo-hollandaise Shell, propriétaire des pipe-lines. Presque le triple, pour des experts commis par un cabinet d'avocats londonien.
Après trois ans de bataille, un collectif d'habitants de Bodo a décidé de porter l'affaire devant les tribunaux britanniques en avril dernier. Poussés sans doute par cette initiative, Shell Nigeria, qui jusque là niait toute responsabilité dans la pollution – en rejetant la faute sur des filiales – a fini par reconnaître formellement une part de responsabilité dans les fuites.
Sols imbibés de pétrole, résidus bitumeux flottant à la surface des cours, végétation et vie aquatique presque éradiqués... Les images de Bodo ont quelque choses de la vision d’apocalypse. « Impossible de pratiquer la pêche, ou d'avoir une activité agricole dans la région, explique Francis Perrin. Et les populations ne savent plus comment faire pour se nourrir... ». Sans compter les conséquences sur la santé : l'eau de la région est à forte teneur en benzène, un résidu pétrolier qui est très cancérigène.
Dépollution : 25 ans de travail
Selon un rapport - accablant - du Programme des Nations unies pour l'environnement (Pnue) paru en août, la dépollution du Delta du Niger prendrait plus de 25 ans. Aussi l'agence onusienne a-t-elle recommandé la mise en place par le gouvernement nigérian et Shell d'un fonds initial d'un milliard de dollars. Une proposition appuyée par Amnesty international pour qui cette recommandation est même un préalable : « La compagnie Shell fait des bénéfices colossaux et est en mesure d'avancer seule ce milliard ».
« Le cas de Bodo est symptomatique de la situation générale de l'industrie pétrolière du delta du Niger, déclare Patrick Naagbanton, coordinateur du CEHRD. Les autorités ne contrôlent pas les compagnies pétrolières et elles sont libres d'agir, sans crainte de sanctions ». Au Nigeria, les lois sur l'impact environnemental et social de l'exploitation pétrolière, sont peu, pour ne pas dire jamais, appliquées. Et l'Agence nationale de traitement des déversements pétroliers (Nosdra, en anglais), sous équipée, est inefficace lorsque ses agents ne sont pas accusés de corruprion. Par ailleurs, Amnesty international pointe du doigt des conflits d'intérêts entre le ministère fédéral des Ressources pétrolières, chargé à la fois de veiller au respect de la réglementation de l'industrie pétrolière mais aussi d'en maximiser les revenus.

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