Extension Factory Builder
30/01/2011 à 15:02
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Les manifestants de la place de la Kasbah, évacuée illégalement par la police le 28 janvier. Les manifestants de la place de la Kasbah, évacuée illégalement par la police le 28 janvier. © AFP

Comment les manifestants de la place de la Kasbah ont réussi à remporter une victoire contre les caciques du régime de Ben Ali... Tout en faisant l'expérience des techniques de manipulation et de déstabilisation mises en œuvre par des éléments de l'exécutif toujours hostiles aux changements démocratiques. Retour sur une semaine pleine de solidarité et d'enseignements politiques.

Depuis dimanche 23 janvier, la jolie place de la Kasbah à Tunis, celle du gouvernement, a été désacralisée pour devenir une agora. Les Tunisiens de l’intérieur, qui ont payé un lourd tribut humain dans la révolte contre le régime de Ben Ali, campent au cœur du symbole de l’exécutif. Et ils campent aussi sur leur position.

Leur crédo : faire en sorte qu'il n'y ait pas de ministres de l’ancien régime dans le gouvernement de transition. Pour qu’ils retrouvent confiance dans le pouvoir, il leur faut de nouvelles têtes, des hommes et des femmes sans implication avec l’ex-parti au pouvoir. Dignement, ils sont venus en masse dans la capitale sous la bannière de la « caravane de la libération ». Ils sont là, avec les photos de leurs morts et tiennent bon. Certains entament même une grève de la faim.

Les Tunisois sont d'abord restés un peu perplexes face à cette invasion, certains craignant « une prise de la Kasbah ». Mais très vite ils se sont joints aux caravaniers. Échanges humains, débats, actes de solidarité... Les médecins et les bénévoles se dépensent sans compter. Les citadins apportent des vivres, des couvertures, tout cela malgré le couvre feu. Le peuple s’installe de manière pacifique dans le saint des saints du pouvoir. Au bout de quatre jours, jeudi 27 janvier, le gouvernement obtempère et présente une nouvelle formation.

Le lendemain, une partie de la caravane a quitté les lieux ; la place du gouvernement bruisse de discussions ; les jeunes s’interrogent : « Qu’est ce qu’un parti ? Comment trouver celui qui me convient ?…» Les plus âgés demandent que leurs régions ne retombent pas dans l’oubli. Il y a eu si peu de pluie cette année et le travail y est si rare.

Les Tunisois déambulent, parfois en famille, d’un groupe à l’autre, dans une atmosphère bon enfant qui se répand jusqu’au café du souk des chéchias, où l'on se bouscule avec le sourire et où l'on suit, minute par minute, les événements en Égypte. La télévision, désormais, réunit les Tunisiens au-delà d'un simple match de  football.

L'armée se retire

Pendant ce temps, sur la place du gouvernement, le soleil décline et l’ambiance a changé. Ce n’est plus l’agora, on dirait une sortie de match avec beaucoup de jeunes des quartiers populaires, dont on se demande ce qu’ils font là. Mais on se dit : « maintenant, c’est la démocratie, ils en ont le droit... »

L’armée, qui veillait sur la Kasbah et avec laquelle le peuple fraternise depuis le début de la révolution du 14 janvier, se retire. Les jeunes se rassemblent, jettent des pierres aux forces de l’ordre qui encerclent la place. Les Bops (policiers anti-émeute) avancent, repoussent la foule, la canalisent pour la disperser et, finalement, chargent.

Tirs de lacrymogènes, cris, course éperdue... La confusion est générale, personne ne sait plus qui est qui. C’est aussi bref que violent. Moins d’un quart d’heure plus tard, les affrontements se déplacent sur l’avenue Bourguiba : jets de pierre contre tirs de gaz lacrymogènes. Mais, si ça y ressemble, ce n’est pas l’intifada.

Jeunes provocateurs

Car ce sont encore des jeunes, des casseurs, qui font de la provocation. Entre temps, à la Kasbah, la place s’est vidée, chacun s’est réfugié où il le pouvait et de nombreux blessés, une quinzaine, sont admis dans les hôpitaux.

Certains policiers s’étonnent : ils n’avaient pas ordre de charger. Sur la place, selon un témoignage fiable, des hommes en civil, débarqués d’une voiture de police, ont en outre investi la place, mis de la drogue dans les affaires des caravaniers et tenté de rameuter les médias.

La révolution se sent souillée par ces dérapages. Les citoyens demandent des comptes au tout nouveau ministre de l’Intérieur, Farhat Rajhi, accusent son ministère d’être noyauté par l’ancien pouvoir et réalisent que des milices, venues d’on ne sait où, continuent d’opérer et de manipuler un vivier de jeunes défavorisés.

Ceux-là même qui ont voulu semer la pagaille aux côtés de quelques islamistes, samedi 29 janvier, lors de la manifestation pacifiste conduite par l’association des femmes démocrates. L'on découvre que le chemin vers la démocratie sera sinueux et devra prendre en compte la pesanteur de forces inconnues.

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

Tunisie

Pourquoi les médias français ne comprennent rien à la Tunisie

Pourquoi les médias français ne comprennent rien à la Tunisie

Clichés éculés, raccourcis stupéfiants, partialité délibérée... Les internautes tunisiens n'ont pas de mots assez durs pour qualifier la couverture de leur pays par les m&[...]

Tunisie - Nida Tounes : après les législatives, le temps des alliances

L’enthousiasme suscité par les législatives tunisiennes du 26 octobre s’estompe. Les résultats sont tellement serrés que les alliances entre partis seront déterminantes.[...]

Législatives tunisiennes : Nida Tounes remporte le scrutin avec 85 sièges à l'Assemblée

Les résultats officiels des législatives tunisiennes sont tombés dans la nuit de mardi à mercredi. Ils donnent Nida Tounes vainqueur du scrutin.[...]

Les législatives tunisiennes décryptées 3/3 : une élection de BCE au premier tour de la présidentielle ?

Pour conclure une série de trois entretiens, Karim Guellaty et Cyril Grislain Karray, spécialistes en communication politique, évoquent, à la suite de la victoire de Nida Tounes aux[...]

Tunisie : résultats attendus ce soir, Nida Tounes annoncé vainqueur

À quelques heures de la publication mercredi soir des résultats officiels des législatives tunisiennes, Nida Tounes a déjà fait état de sa victoire et Ennahdha a reconnu sa[...]

Les législatives tunisiennes décryptées 2/3 : bipolarisation sur fond de désenchantement démocratique

Karim Guellaty et Cyril Grislain Karray, spécialistes en communication politique, commentent pour "Jeune Afrique", dans un second entretien d'une série de trois, la bipolarisation du paysage politique,[...]

Les législatives tunisiennes décryptées 1/3 : victoire de Nida Tounes, vote sanction ou plébiscite ?

Karim Guellaty et Cyril Grislain Karray, spécialistes en communication politique, décryptent pour "Jeune Afrique", dans un premier entretien d'une série de trois, la victoire de Nida Tounes aux[...]

Tunisie : Nida Tounes formera une coalition après sa victoire aux législatives

Le chef du parti Nida Tounes a assuré lundi qu'il ne gouvernerait pas seul après sa victoire aux législatives devant les islamistes d'Ennahdha mais avec des partis "proches". Le scrutin a[...]

Tunisie : les observateurs de l'UE saluent des élections "crédibles et transparentes"

La mission d'observation électorale de l'Union européenne a jugé mardi "crédibles et transparentes" les élections législatives en Tunisie. Ces dernières ont[...]

Tunisie : Nida Tounes en tête des législatives, le paysage politique recomposé

Les Tunisiens ont voté dimanche pour les législatives. Au terme d'un scrutin qui s'est déroulé dans le calme, c'est sur le parti Nida Tounes que s'est porté leur choix. Les autres partis ont[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers