Le cinéaste tunisien Nouri Bouzid, farouche défenseur des libertés, vit depuis le 14 janvier un rêve éveillé. Il témoigne d’un moment historique dont il avoue ne pas avoir mesuré l’ampleur au départ.
Jeuneafrique.com : Comment avez-vous vécu le 14 janvier ?
Nouri Bouzid : J’ai été pris de court ; la volonté de la rue a revêtu une dimension presque mystique et s’est imposée avec une expression civique et intellectuelle très élevée, dont je croyais les jeunes incapables. Ces jeunes, qui ont donné le tempo, étaient magnifiques, comme lavés de la peur et de la honte. Ce jour-là, face au symbole du ministère de l’Intérieur, nous sommes tous devenus des vendeurs ambulants ; je me suis senti meilleur.
Votre sentiment sur la révolution que vit la Tunisie ?
C’est une vraie révolution avec un pouvoir qui ne peut maintenir l’ordre et un peuple qui ne veut plus de ce pouvoir. La situation exige une grande maturité politique que nous n’avons pas, mais nous devons reconstruire sans pour autant être oublieux de notre rêve. L’extraordinaire, aussi, c’est que tout s’est fait sans incarnation, sans chef de file, c’est la rue qui a agi sans endosser une couleur spécifique. C’est une forme de laïcité salutaire et extraordinaire.
Quels sont les dangers ?
Il existe une différence profonde entre la Tunisie et les pays arabes, même si le régime de Ben Ali s’était lancé dans le jeu pervers d’une islamisation sous forme de concessions, celles qui lui convenaient pour contrer la gauche. Nous n’avons pas un rapport de frénésie à la religion. Le danger est que les acteurs de cette révolution, dont les jeunes, veulent tout, tout de suite, alors que nous devons faire l’apprentissage de la démocratie. Organiser et établir une ligne politique exige des étapes donc du temps. Les premières élections libres seront notre victoire.
Qui doit, selon vous, jouer un rôle majeur ?
Les élites et les intellectuels assurément, mais aussi la culture car il faut transmettre et former ceux qui n’ont jamais eu d’éveil à un discours politique. Aujourd’hui, les jeunes ont prouvé qu’ils étaient créatifs et capables de mobilisation. Ils ont même pris l’État à son propre jeu, puisqu’ils ont utilisé les technologies mises à leur disposition pour créer un mouvement citoyen. Désormais la rue est un partenaire et le rapport au pouvoir a changé, le rapport dominant dominé est rompu. La liberté et la force sont là ; il faut considérer ce moment comme un acquis positif irréversible, fondateur.
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Propos recueillis à Tunis par Frida Dahmani

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