17/12/2009 à 15h:49 Par Pierre-François Naudé
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Un policier, le 2 octobre 2009 à Conakry, près des corps de victimes du massacre du 28 septembre Un policier, le 2 octobre 2009 à Conakry, près des corps de victimes du massacre du 28 septembre © AFP

Le rapport complet de l'ONG Human Rights Watch sur les massacres du 28 septembre en Guinée vient de paraître. Ce qu'il révèle fait froid dans le dos.

Âmes sensibles, s’abstenir. Basé sur 240 témoignages de survivants, le rapport complet de Human Rights Watch (HRW) sur les massacres du 28 septembre au stade de Conakry a été publié aujourd’hui. Il fait frémir d’horreur. Principaux extraits de 43 pages où est raconté par le menu comment une « armée » devient le bourreau de son propre peuple.

Pas de refus officiel

Le rassemblement de l'opposition au stade de Conakry avait pourtant reçu l’aval des autorités. Avant de changer d’avis le 28 septembre, vers une heure du matin - lors d’un échange téléphonique avec Sidya Touré, président du parti d’opposition de l’Union des forces républicaines (UFR) -, Moussa Dadis Camara, le chef de la junte, avait même donné son accord.

« Le 19 septembre, il nous a donné sa permission », affirme Jean-Marie Doré, dirigeant du parti d’opposition l’Union pour le progrès de la Guinée (UPG). Dadis avait d’ailleurs publiquement déclaré à plusieurs reprises qu’il n’utiliserait pas l’armée contre la population, contrairement à ce qu’avaient fait ses prédécesseurs.

« Vers 11 heures, nous sommes tous entrés dans le stade par la porte principale. Ce fut une merveilleuse atmosphère... de danse dans la joie. On scandait : « Vive la nation, nous voulons la liberté » », dit un commerçant de 39 ans. Mais l’ambiance joyeuse n’allait pas durer.

Les acteurs du massacre

Un peu avant 11h30, des centaines de soldats de la Garde présidentielle, des gendarmes de l’Unité chargée de la lutte anti-drogue et du grand banditisme, des membres de la police anti-émeute et des dizaines de miliciens en civil (armés de couteaux, de bâtons et de machettes, exhibant fièrement leurs fétiches et provenant en majorité de groupes ethniques de la région forestière du sud-est de la Guinée), arrivent à proximité du stade. Ce sont les principaux acteurs du massacre à venir. Ils sont respectivement sous le commandement des officiers suivants :
-    le lieutenant Aboubacar « Toumba » Diakité, l’ex-aide de camp et garde du corps personnel de Dadis Camara, assistés par le second lieutenant Marcel Kuvugi et par le capitaine Claude Pivi, dit Coplan, le commandant le plus haut gradé de la force des Bérets rouge, en charge de la sécurité présidentielle
-    le capitaine de gendarmerie Moussa Tiégboro Camara
-    Ansoumane Camara, commandant la Compagnie mobile d’intervention et de sécurité (CMIS)

« Les vrais salauds et les chiens enragés »

Dans le rapport de HRW, un étudiant de 22 ans décrit le début du martyre des opposants : « Les militaires ont immédiatement commencé à tirer directement dans la foule. (…) L’un d’eux a dit : « Si vous pensez que la Guinée appartient aux Peuls et aux Malinké, aujourd’hui, vous allez apprendre qui sont les vrais salauds et les chiens enragés ». D’autres témoignages sont tout aussi accablants.

Une femme d’affaires de 51 ans : « J’ai vu près de la porte un garçon de 13 ou 14 ans qui recherchait à s’évader. Un Béret rouge s’approcha avec son arme dirigée vers lui. J’ai entendu le garçon crier : « Mon oncle, mon oncle ... tu vas me tuer.... Mon oncle, non, tu ne vas pas me tuer, n’est-ce pas ? » Mais il le tua... »

Autre scène de meurtre, décrite par une étudiante de 19 ans. « Un vieil homme était en train de prier, parce que dans la foi musulmane, si vous allez mourir, il faut prier avant de mourir. Il était en train de prier et un Béret rouge s’approcha de lui et tira dans la tête avec un pistolet. »

Bilan du carnage : entre 150 et 200 morts selon HRW (57 selon la junte...) et plus de 1 400 blessés par balle ou par armes blanches - coups de couteau, de baïonnette ou de machette. Les coups de crosse, de bâton ou de matraque, les coups de poing ou les coups de pieds pleuvent également sur les manifestants sans défense. Des dizaines de femmes sont violées.

« Ce sont mes filles, laissez-les ! »

« À la mi-octobre, 63 victimes de violences sexuelles avaient été identifiées par une coalition de groupes de défense de la santé et des droits humains », indiquent les auteurs du rapport. Mais on suppose que de nombreuses victimes ne se sont pas encore exprimées, par peur d’être stigmatisées. D’autres encore n’ont même plus la possibilité de parler, assassinées d’une balle dans la tête ou dans le ventre après leur viol.

Quelques témoignages, parmi d’autres. « À environ trois mètres, une autre femme avait été violée. Lorsqu’ils ont fini, l’un d’eux a pris sa baïonnette et l’enfonça dans son vagin puis lécha le sang qui s’y trouvait », dit une enseignante de 35 ans. D’autres femmes sont violées avec des objets tels que des bâtons, des matraques, des chaussures, des crosses de fusil, des couteaux et des baïonnettes… Une vieille femme, tentant de s’interposer entre les militaires et deux jeunes filles, s’écrie : « Ce sont mes filles, laissez-les ! ». On lui coupe le sein droit avant de l’abandonner pour morte.

Fosses communes

Le rapport de HRW rapporte également les témoignages d’équipes médicales et de militaires. Ces derniers expliquent que la junte a tenté de minimiser le nombre réel des victimes – officiellement de 57 morts – en cachant « de manière systématique les preuves de leurs crimes ». Après le massacre, la Garde présidentielle a enlevé les corps à bord de camions militaires et a pris le contrôle des deux principales morgues de Conakry situées dans les hôpitaux de Donka et Ignace Deen, selon de nombreux témoignages. La moitié des familles de plus de cinquante personnes décédées, interrogées par HRW, n’ont pas retrouvé les corps de leurs proches.

« Les soldats sont partis dans un camion militaire à 19 heures à Ignace Deen, et ont pris les corps de la morgue », explique un militaire du camp militaire d’Almamy Samory Touré. « Je les ai entendus parler de l’opération. Je connais les deux commandants qui ont dirigé le groupe qui s’est rendu à l’hôpital. »

Rapport de la commission d'enquête

Le rapport de Human Rights Watch a été réalisé après une enquête de dix jours en octobre dernier auprès de 240 témoins.

Une commission d'enquête de l'Onu a été dépêchée à la fin de novembre à Conakry pour faire la vérité sur les massacres du 28 septembre. Son rapport a été remis à Ban ki-Moon, qui devrait le communiquer au Conseil de sécurité, à l'Union africaine et aux autorités guinéennes dans les jours qui viennent.

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