Soudan : Plaidoyer pour un vrai changement

08/09/2009 à 15h:18 Par Loubna Hussein
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Loubna Hussein avec la tenue qui pose problème Loubna Hussein avec la tenue qui pose problème © Reuters

Cette semaine, je vais comparaître devant un tribunal soudanais, aux côtés de douze autres femmes accusées comme moi d’avoir commis un « acte d’indécence » pour s’êtremontrées vêtues d’un pantalon dans un lieu public. J’encours jusqu’à quarante coups de fouet et une amende d’un montant illimité si je suis reconnue coupable d’infraction à l’article 152 du code pénal soudanais, lequel interdit le port de tenues indécentes en public.

En tant qu’employée des Nations unies, on m’a offert l’immunité. Mais j’ai choisi dedémissionner afin de faire face aux autorités soudanaises et demontrer ainsi au monde ce qu’elles entendent par « justice ». Beaucoup trouveront absurde qu’une femme puisse se trouver dans une telle situation dans un pays se revendiquant le « Dubaï du Nil ». Ces dernières années, mon pays a récolté des millions en revenus pétroliers, des gratte-ciel ont émergé dans Khartoum et, bien que les conditions de vie de la plupart des gens ne se soient pas améliorées, notre gouvernement promet que nous sommes sur la voie de la prospérité. Les lois qui nous régissent ne se sont pas modernisées avec notre économie. En dépit d’une nouvelle Constitution en 2005, d’un accord de paix global et du protocole sur les droits humains, elles continuent de réprimer lemode de vie des femmes – notamment leur liberté de travailler –,empêchent les journalistes de s’exprimer et autorisent les détentions arbitraires.

LES HOMMES ET FEMMES COURAGEUX qui ont marqué l’histoire du Soudan en combattant contre des lois répressives m’ont enseigné que nous ne devions pas nous abriter derrière le privilège, mais prêter notre voix à ceux qui ne peuvent être entendus. Si mon procès attire un moment l’attention internationale sur la justice soudanaise, j’espère que les regards ne se détourneront pas dès le verdict rendu, car d’autres défis bien plus importants nous attendent.

Lorsque le Nord-Soudan et le Sud-Soudan ont signé un accord de paix global après vingt ans de guerre civile, les deux parties se sont engagées à respecter le droit international relatif aux droits humains. Cela impliquait un engagement à réviser quantité de lois répressives, dont le fameux « acte d’ordre public » utilisé pour persécuter des citoyens ordinaires. Mais la censure, le harcèlement et la détention de journalistes et de défenseurs des droits de l’homme se poursuivent et les femmes continuent d’être harcelées. Au printemps prochain, notre pays devra relever le défi des élections. Les partis d’opposition ne seront pas en mesure d’entrer en compétition à moins que les lois ne soient rendues compatibles avec notre nouvelle Constitution. Ces élections sont une étape vers un référendumqui verra nos frères et soeurs du Sud prendre la décision de rester partie d’un Soudan unifié ou de créer leur propre pays. Ces choix sont douloureux et difficiles, ils décideront de l’avenir de nos enfants et des générations futures.

JE RESSENS COLÈRE ET FRUSTRATION en voyant que notre gouvernement n’a toujours pas honoré sa promesse de révoquer ces lois répressives,empêchant la population de débattre librement de notre avenir. Le Soudan est un grand pays, riche en diversité de croyances et de moeurs, et dispose de suffisamment de ressources pour subvenir aux besoins de sa population. Mais nous ne pourrons jamais tirer parti de ce potentiel à moins de pouvoir contribuer à construire notre futur sans peur ni pression. En pensant àmon procès, je prie pour quemes filles ne vivent jamais dans la peur. Nous ne serons en sécurité que lorsque la police nous protégera et que ces lois seront révoquées. Je prie aussi pour que la prochaine génération voie comme nous avons eu le courage de nous battre pour son avenir. Nous avons besoin que les dirigeants arabes, africains, américains et européens nous aident à faire en sorte que le prochain chapitre de notre histoire soit moins sanglant que le dernier. Cela exigera de leur part conviction et audace. J’espère qu’ils ne transigeront pas ni ne nous abandonneront d’ici à ce qu’un véritable changement ait eu lieu.

Loubna Hussein est journaliste. Ex-employée des Nations Unies, elle est jugée à Khartoum pour avoir porté un pantalon sous son hidjab

Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Article suivant :
Imbécile

Article précédent :
Beko à volonté

Soudan

Péan frappe encore

Péan frappe encore

Le journaliste d'investigation français s'apprête à sortir un livre sur le rôle des gouvernements (notamment à Paris et Washington) dans les guerres de l'Afrique de l'Est et de l'Afrique Centrale. [...]

Le Sud pourra-t-il survivre sans le Nord ? Pas sûr.

Janvier 1956. Le Soudan n’a pas le temps de célébrer son indépendance nouvellement acquise que le Sud revendique déjà son autonomie. Il veut protéger ses ressources, ses pouvoirs[...]

Sur la route de l'indépendance

Nul doute que la province choisira de faire sécession  à l’issue du référendum de janvier 2011. Les habitants du Sud attendent depuis un demi-siècle une liberté à[...]

El-Béchir reçu en grande pompe à Nairobi

Après sa visite à N’Djamena en juillet dernier, Omar el-Béchir s’obstine à défier le procureur Luis Moreno-Ocampo et la CPI. Avec l’aide de la plupart de ses homologues[...]

Flèches contre kalachnikov : l'inégal combat entre les villageois et la LRA

Pour se protéger contre l'Armée de résistance du Seigneur, des villageois du Sud-Soudan forment des milices d'autodéfense. Une riposte courageuse mais futile.[...]

Les deux policiers de la Minuad libérés

Trois jous après leur enlèvement, les deux Casques bleus jordaniens disparus au Darfour ont recouvré la liberté.[...]

Le référendum sur l'indépendance du Sud-Soudan est mal parti

Le chef de la commission chargée d'organiser le référendum sur l'indépendance du Sud-Soudan prévu le 9 janvier a reconnu lundi d'importantes divisions paralysant l'organisation de ce scrutin[...]

Deux policiers de la Minuad enlevés au Darfour

Deux membres des Casques bleus, des policiers jordaniens, ont été enlevés au Darfour.[...]

Vers un report du référendum au Sud-Soudan ?

L'organisation du référendum sur l'indépendance du Sud-Soudan, prévu en janvier 2011 prend du retard. La commission qui en a la charge estime qu'il devrait être reporté.[...]

Des tribus arabes nomades "colonisent" une zone frontalière contestée

Des membres de la tribu arabe Misseriya ont commencé à occuper une partie de la région contestée d'Abyei, à la lisière du Nord et du Sud-Soudan, dans l'espoir de voter lors du[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers