17/12/2008 à 16h:42 Par Renaud de Rochebrune
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Les travaux sur la guerre d’indépendance se multiplient des deux côtés de la Méditerranée, démentant les histoires officielles et provoquant de nouveaux débats.

Déjà vieille d’un demi-siècle, la guerre d’Algérie n’en finit pourtant pas d’inspirer de nombreux auteurs. Malgré les mille et un titres déjà publiés, il apparaît, au regard des dernières parutions marquantes, que le sujet est loin d’être épuisé. Et qu’il suscite toujours de l’intérêt. D’abord parce qu’il reste bien des aspects de la guerre d’indépendance – la question des harkis, le rôle des femmes dans la lutte, l’importance du « deuxième front » en métropole… – que l’on peut encore éclairer. Ensuite parce que les historiens n’en finissent pas de « déconstruire » les versions officielles. Et que la façon de s’intéresser à cette étape majeure de la décolonisation a évolué, provoquant de nouveaux débats des deux côtés de la Méditerranée.

Aujourd’hui, certains historiens se penchent de plus en plus sur les diverses approches possibles de la guerre d’indépendance et ses répercussions sur le destin de l’Algérie et de la France. Le cas le plus emblématique est celui du Français Benjamin Stora, dont les travaux portent essentiellement sur la mémoire de la guerre.

Dans son dernier ouvrage, Les ­Guerres sans fin, il explique que « le travail sur les sociétés colonisées est difficile car la connaissance de ces sociétés vient du “haut”, du colonisateur, du missionnaire au soldat, de l’enseignant à l’entrepreneur. » Or, à compulser les archives, il lui est apparu que tout « contredisait la conception (du colonisateur) d’un peuple (algérien) sans histoire ». Donc, dès le départ, le chercheur se trouve confronté à la nécessité de s’interroger sur la mémoire. Notamment pour comprendre comment, en refusant leur sort de colonisés, les Algériens nationalistes ont véritablement « fabriqué » l’Histoire, grâce à un travail sur leur passé et sa mémoire.

S’intéresser à la « gestion » de cette dernière amène à se poser quelques questions dérangeantes. La décision, par exemple, des autorités algériennes de ne pas promulguer d’amnistie au lendemain de l’indépendance, en 1962 – pour les quelque 100 000 à 150 000 paysans harkis, mais aussi, et surtout, pour les indépendantistes rivaux du FLN et partisans de Messali Hadj –, « n’a-t-elle pas installé une culture politique de violence ou de guerre qui va ensuite déferler à l’intérieur de la société algérienne » ? Ou, de l’autre côté de la Méditerranée, inversement : n’a-t-on pas fabriqué dans la société française, après 1962, notamment par une série d’amnisties, un oubli de la guerre et de ses atrocités ainsi qu’une certaine occultation des divisions internes qu’elle a suscitées dans l’Hexagone ? N’a-t-on pas ainsi permis l’apparition de cette bonne conscience qui a autorisé des députés à tenter, en 2005, d’inscrire dans la loi les prétendus « aspects positifs de la colonisation » ? Et n’a-t-on pas interdit tout débat sur une possible repentance de la France ?

 

A couteaux tirés

Plus journaliste qu’historien, Jean Lacouture tente, lui, dans L’Algérie algérienne, de rafraîchir sa mémoire en revisitant cette guerre qu’il a couverte quasi au jour le jour, du début à la fin. Ce qui lui permet de montrer à quel point l’histoire officielle célébrée à Alger ne colle pas avec la réalité. À ce moment où fut enfin décrété le cessez-le-feu, le FLN victorieux était régi par trois centres de pouvoir, qui étaient à couteaux tirés et se préparaient à s’affronter durement : les chefs historiques détenus en France, avec pour figure de proue Ben Bella ; le GPRA, avec à sa tête Ben Khedda ; et l’État-major militaire, avec pour chef Boumédiène.

Cette lecture « révisionniste » de l’Histoire amène Lacouture à reconstituer, à l’aide de témoignages inédits, recueillis longtemps après la fin du conflit, l’évolution de la pensée du général de Gaulle vis-à-vis des Européens d’Algérie et du FLN. La stratégie de De Gaulle le conduisit, en fait, à accepter assez vite l’inéluctable fin de la domination française en Algérie, même en l’absence d’une défaite militaire. Lacouture réévalue également le rôle et la dimension de certains acteurs de la guerre, à commencer par Ferhat Abbas, à ses yeux « la » grande figure de la revendication nationale algérienne, et, à un moindre degré, Messali Hadj, le « sourcier de l’indépendance ».

 

Harbi et Ageron, des pionniers

D’autres auteurs, moins connus, se sont attachés récemment à trouver des angles plus pointus pour parler de la guerre. Par exemple, Diane Sambron, dans Femmes musulmanes, qui analyse le rôle des femmes pendant la guerre et les tentatives du FLN et, surtout, de l’armée française de les attirer dans le « bon camp ».

Ces ouvrages, tout en soulignant le poids des histoires officielles, surtout en Algérie, où la légitimité du régime en dépend encore, témoignent bien de la possibilité de mener des travaux de recherche et d’écrire des livres qui font fi de cette contrainte et de tous les tabous, sur la trace de grands aînés comme les pionniers Mohammed Harbi, côté algérien, ou Charles-Robert Ageron, côté français. L’importance accordée aujourd’hui, en Algérie comme en ­France, à une histoire du mouvement nationaliste en Algérie qui ne « zappe » pas l’existence de ceux qui n’ont pas rejoint le FLN est très encourageante. Trois ouvrages qui viennent de paraître permettent ainsi, chacun à sa manière, de nourrir la connaissance historique en évoquant sans fard le rôle de Messali (Messali Hadj, de Khaled Merzouk) ou l’affrontement entre le FLN et le MNA, surtout en France, pendant la guerre (Mon père ce terroriste, de Lakhdar Belaïd, sur le parcours d’un des chefs du MNA, et La France en guerre 1954-1962, ouvrage collectif dirigé par Raphaëlle Branche et Sylvie Thénault). Sur le front de l’édition, assurément, la guerre n’est pas finie… et c’est tant mieux.

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