08/12/2008 à 16h:09 Par Mohamed Lakhdar-Hamina
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Cinéaste algérien

Le Congrès des ministres africains de la Culture est sans doute la meilleure occasion de réfléchir aux défis du IIIe millénaire naissant. Des défis qui reposent désormais, pour l’essentiel, sur le poids des mots et sur la capacité de créer des images porteuses de sens.

L’Afrique est sans doute le continent qui a le plus souffert de la barbarie coloniale. Du nord au sud du continent, un pillage systématique de nos richesses a été organisé. Leur sinistre besogne achevée, les anciens colonialistes se sont acharnés à déculturer des peuples entiers, à les couper littéralement de leurs racines. Et cela dans l’indifférence des intellectuels européens. Dans certaines capitales d’Europe, des avenues portent encore les noms d’hommes qui ont ordonné des crimes épouvantables contre les Africains.

Puis-je, à ce propos, suggérer que nos rues portent des noms de personnalités telles qu’Amadou Hampâté Bâ, Joseph Ki-Zerbo, Cheikh Anta Diop, Franz Fanon, Kateb Yacine, Sembène Ousmane ou Youssef Chahine, sans oublier les chantres de la négritude Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire ?

Frères, comme certains d’entre vous, j’ai été sustenté par la seule école qui nous était ouverte : l’école française, héritière des thèses coloniales de Jules Ferry. Mais celle-ci n’a jamais pu abolir le lien ombilical qui me rattachait à ma culture africaine. C’est précisément par des réminiscences de mon inconscient – et à partir de leurs déterminismes –, que ma caméra sut trouver les cheminements indicibles de ses ultimes solidarités. Elle se mit, subrepticement et presque malgré elle, au service de la seule cause que me dictait ma conscience : celle du combat libérateur de notre continent.

 

C’est ce que j’ai essayé de raconter dans mon film Chronique des années de braise. Dans ce témoignage, j’ai reproduit les images qui s’étaient gravées dans ma mémoire depuis mon plus jeune âge : nos biens pillés, nos forces vives réduites à la misère, les épidémies, l’esclavage, notre jeunesse contrainte d’aller mourir pour des guerres qui n’étaient pas les siennes et, enfin, cette révolte qui devenait la seule alternative à un système colonial sourd et aveugle.

Et voilà qu’aujourd’hui ce système donneur de leçons revient sur les hauts lieux de son crime esclavagiste pour nous reprocher une vague migratoire dont nous devrions le préserver de je ne sais quelle contamination. Notre Afrique ne se laissera plus dicter ses itinéraires, pas plus qu’elle n’acceptera qu’on lui impose des lectures biaisées de son histoire, sous le prétexte de l’absence de documents-témoins.

On connaît la sentence d’Amadou Hampâté Bâ : « En Afrique chaque vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle. » Que d’autodafés depuis !

Est-il besoin de rappeler que c’est sur le continent que l’humanité est née ? Que les ancêtres des Européens sont partis des contrées africaines vers d’autres latitudes ? J’aimerais rappeler aux racistes de tout poil qu’après tout tante Lucie est leur arrière-grand-mère à tous.

Oubliant que leurs pays avaient dû sacrifier des dizaines de millions de jeunes avant de voir enfin naître un idéal d’unité, certains dirigeants européens reprochent à l’Afrique des conflits provenant largement de l’héritage colonial ou néocolonial. Les vendeurs d’ivoire, d’or noir et de diamants ont inondé le continent d’armes meurtrières. Ils portent, au moins en partie, une lourde responsabilité sur les conflits qui secouent encore l’Afrique. L’histoire est ainsi faite qu’elle forge les nations dans la douleur. Aujourd’hui, l’Afrique va mieux et se reconstruit méthodiquement. Mais les images que les médias occidentaux renvoient d’elle restent fixées sur les conflits et les désastres. Et ce n’est pas nouveau.

Nos cultures africaines ont été reconnues tardivement, et encore, comme cultures primitives. Et les grandes chaînes de télévision poursuivent ce long travail d’aliénation.

Il est temps pour nous de leur répondre en créant une masse significative d’images produites par des Africains. Si nous ne faisons rien, les cerveaux de nos enfants continueront d’être bombardés d’images stéréotypées ne montrant de notre continent que désastres et incurie. J’en appelle donc à la conscience des politiques pour créer un Fonds africain de production et de coproduction cinématographiques.

 

* Extraits d'un discours au Congrès des ministres africains de la Culture, Alger, 22 octobre 2008.

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