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20/12/2011 à 09:09
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Léopold Sédar Senghor, premier président du Sénégal après l'indépendance. Léopold Sédar Senghor, premier président du Sénégal après l'indépendance. © AFP

Il y a dix ans, le 20 décembre 2001, disparaissait Léopold Sédar Senghor. Si les jeunes le connaissent mal, nombre de politiques sénégalais se réclament encore du président-poète disparu. À commencer par Abdoulaye Wade.

À lire : "Senghor 1906 - 2001, une vie un siècle" paru dans l'édition de Jeune Afrique du 25 décembre 2001 au 7 janvier 2002.

Les fautes de français, Senghor les avait en horreur. Lui, l’agrégé de grammaire, les traquait sans relâche jusque dans la bouche des présentateurs du journal télévisé. Mais s’il pouvait se montrer sévère, l’homme avait aussi le sens de l’humour. Parce qu’elle dominait l’Océan, sur la corniche ouest de Dakar, le premier président du Sénégal avait rebaptisé sa maison « les dents de la mer ». Ses angles improbables et pointus avaient achevé de convaincre les habitants du quartier de Fann que le sobriquet était mérité.

"Un visa de référence"

Aujourd’hui, la bâtisse est fermée au public. Derrière les vitres sales, la poussière s’accumule. Le 13 novembre dernier, le nouveau propriétaire des lieux, Abdoulaye Wade, a annoncé qu’il comptait en faire un « musée présidentiel ». L’endroit, avait alors expliqué le chef de l’État, accueillerait des objets ayant appartenu à Senghor, mais aussi des pièces du collectionneur sénégalais Mourtala Diop. Les réactions ont été immédiates : « Dix ans après la disparition de Senghor [décédé le 20 décembre 2001, NDLR], on a presque été surpris par l’ampleur de la polémique », reconnaît Théodore Ndiaye, ancien président de la fondation Senghor. Le poète Amadou Lamine Sall a été l’un des plus virulents. « En faire un musée, c’est bien, explique-t-il. Mais là où je ne suis plus d’accord, c’est quand on veut toucher au patrimoine artistique de Senghor, en ajoutant des objets qu’il n’avait pas choisis. Si cette maison n’abritait qu’une seule chaise, on devrait la laisser telle quelle, et non en ajouter une autre ! » Le nom de Senghor, poursuit-il, « est un visa, une référence. Lorsqu’on parle de lui, on convoque l’éthique en politique, la droiture, la ­rigueur, le haut sens de l’État… Un homme de cette dimension reste forcément dans la vie de son peuple ».

Toujours incontournable, Senghor ? « Ici, tout le monde se réclame de lui, tempère le juriste Babacar Guèye. Le président Wade, le président Diouf avant lui, le Parti socialiste sénégalais (PS)… Mais la vérité, c’est qu’il est un peu tombé dans l’oubli. Les jeunes ne l’ont pas lu et le connaissent mal. Quant à nos dirigeants, ils ne sont pas à la hauteur. »

Senghor - Wade, continuité ?

À Dakar, beaucoup se plaisent à souligner la continuité dans laquelle s’inscrit – volontairement ou non – Abdoulaye Wade. Senghor a quitté le pouvoir à 74 ans, Wade a été élu au même âge. Senghor avait édifié un monument de l’Indépendance, Wade a voulu un monument de la Renaissance. Senghor avait monté le premier Festival mondial des arts nègres, Wade s’est employé à organiser le troisième. Senghor avait inauguré le prestigieux Théâtre national Daniel-Sorano, Wade a eu, en avril dernier, « son » Grand Théâtre… « Le chef de l’État, conclut Babacar Guèye, est victime d’un certain mimétisme. Comme son prédécesseur, il voudrait marquer l’Afrique et le monde. »

Tous les ans, le 20 décembre, le PS organise une journée du souvenir à la mémoire de son ancien président : dépôt de gerbe au cimetière de Bel-Air (Dakar), où il est enterré, messe à la cathédrale Notre-Dame-des-Victoires et conférence. « Il est important que nous lui rendions hommage, insiste Aïssata Tall Sall, porte-parole du PS. Il était un peu le de Gaulle du Sénégal. C’est grâce à lui que notre pays n’a pas été disloqué après l’indépendance. » Gare à ceux qui s’aviseraient de rappeler la grande francophilie du défunt. « Contrairement à ce que certains ont pu dire, il n’était pas le valet des Français, insiste Omar Sankhare, professeur de lettres à l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar. Mais Senghor n’était pas complexé non plus. Ce qu’il voulait, c’était une ouverture sur le monde, et c’est cette langue française qu’il aimait tant qui a permis d’unifier l’Afrique. Pas le wolof ! »

Abdou Diouf, ancien président du Sénégal, nous parle de Léopold Sédar Senghor.

"Le président rêvé des Français"

À la tête du cabinet Primum Africa Consulting, Abdou Lo, 34 ans, dit pourtant « en vouloir à Senghor » et affirme que « les jeunes générations ne lui doivent rien ». « Senghor, c’était le président rêvé des Français, s’emporte-t-il, l’homme du parti-État, l’homme qui n’avait jamais voulu rompre avec l’ancien colon, l’homme qui chantait la femme noire mais avait épousé sa blonde normande ! » Au final, conclut Mame Less Camara, journaliste et analyste, la vision politique de Senghor était sans doute trop complexe pour être portée par quelqu’un d’autre que lui. « Peu d’économie, beaucoup de culturel, et un projet fondé sur une civilisation de l’universel, résume-t-il. C’est trop abstrait pour que quelqu’un puisse prendre la relève. Senghor aujourd’hui, au Sénégal, c’est une légende désincarnée. »

Dix ans après sa mort, la fondation qui porte son nom bat de l’aile. Sans financements publics, elle ne publie plus qu’épisodiquement la revue Éthiopiques, créée en 1975. Les autorités chercheraient même à l’expulser du bâtiment qu’elle occupe dans le centre-ville. Faut-il y voir une volonté de passer sous silence l’héritage de Senghor ? Probablement pas, selon Amadou Lamine Sall. « Ce n’est pas à l’État du Sénégal de célébrer coûte que coûte Senghor. En France, que fait-on pour de Gaulle ? Rien, sinon une gerbe de fleurs sur sa tombe, et les Français ne s’en rendent même pas compte. Senghor se suffit à lui-même ; il se défend seul. »

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